Le bleu du ciel en hiver

Le blog d'un libraire

12 mars 2009

Alan Moore - La voix du feu (Ed. Calmann-Levy)

imagesS'il est bien connu (et reconnu) comme scénariste de bande dessinée, on sait moins qu'Alan Moore est aussi l'auteur d'une poignées de nouvelles et d'un roman, La voix du feu, fort bien traduit chez nous par Patrick Marcel l'an passé dans la collection Interstices des éditions Calmann-Levy.

Dans ce livre ambitieux, Moore entend retracer l'histoire de Northampton, sa ville natale, depuis l'aube de l'humanité jusqu'à nos jours.  Plus qu'un roman, il s'agit plutôt ici d'un collage de nouvelles, qui toutes se situent à un moment historique différent, mais au même lieu, chacune constituant une strate supplémentaire sur laquelle se construit la suivante.
Si le livre ne tient pas toutes ses promesses, le récit est souvent captivant et, en passant au roman, Alan Moore a su préserver la musicalité si particulière de sa prose.
La dernière partie du livre est tout spécialement intéressante puisque c'est Moore lui-même qui en est le personnage principal. Il nous invite ainsi à le suivre tout au long d'une journée, évoquant ses lieux de prédilection, ses amis, son travail.
Il évoque aussi de manière à la fois pudique et très intime sa pratique de la magie, qu'il lie de façon tout à fait inextricable à son activité de créateur. Ce sont là quelques unes des plus belles et fascinantes pages de l'ouvrage.

moore

Le rituel est simple, en son genre, prévu seulement comme un point focal, une plate-forme conceptuelle où se tenir, au coeur des tourbillons et des glissements de ce terrain illusoire : des serpents imaginaires sont placés aux points cardinaux, en protection contre les pièges mentaux que symbolisent ces directions majeures, tandis qu'appel est fait en même temps à des vertus tout aussi symboliques. En ce domaine l'idée est la monnaie unique, et toutes les idées sont des idées réelles. Un langage pesant est engendré et utilisé pour arrimer ces images comme des bouées de repère à l'intérieur de l'esprit. Cette incantation et le roman progressent ensemble vers le silence prégnant, suspendu, de leur culmination. Voilà comment on fait les choses ici, et comment on les a toujours faites.
Vin, fleurs de la passion et autres substances de la terre. Formes peintes avec les doigts tordus en l'air. Des gestes dérangés, bien entendu, mais après tout, le dérangement est le but recherché. Exprime le désir en termes à la fois lucides et transparents. Ecris-le, de crainte qu'il ne soit oublié quand le spasme frappera. Maintenant, au creux de l'estomac, le fourmillement d'extases horribles qui approchent. Un nom prononcé, un appel lancé, et puis le silence. Échec. Rien ne se passe et soudain, l'élan d'autre chose. Soudaine déperdition de chaleur, et convulsion. Parcours précipité, visage blême, d'une échelle de grenier transformée en escalier d'Escher, ne parvenant à atteindre l'ultraviolet de la salle de bains éclairée au néon qu'au moment où le venin remonte pour se déverser dans la porcelaine béante.




Alan Moore - La voix du feu (Éditions Calmann-LevyCalmann-Levy - collection Interstices)

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19 février 2009

Watchmen, le film

watchmenWatchmen fait partie de ces oeuvres cultes qui ont ontribué à donner ses lettres de noblesse à la bande dessinée. Conçue par les anglais Alan Moore (scénario) et Dave Gibbons (dessins), la série publiée aux États-Unis en 1986 entraîne le genre super-héros très loin des clichés habituels en proposant un traitement adulte du thème. Par ailleurs, c'est le grand Jean-Patrick Manchette qui réalisera la traduction française, gage de qualité s'il en est.

Wikipedia résume ainsi le synopsis : "L'histoire des Watchmen se déroule en 1985, dans une réalité alternative où des super-héros ayant cessé leur activité de justiciers semblent disparaître un à un, alors que la Troisième Guerre mondiale menace d'éclater à tout moment avec le bloc de l'Est. L'apparition en 1959 du Dr Manhattan, un surhomme doté de pouvoirs en faisant presque l'égal d'un dieu, a modifié l'histoire que nous connaissons : les États-Unis ont gagné la guerre du Viêt Nam, le scandale du Watergate a été étouffé, le pétrole n'est plus une des principales sources d'énergie, et Richard Nixon est toujours président en 1985. L'album est entrecoupé de plusieurs pages de documents écrits issus de l'univers des Watchmen. Articles de journaux, longs passages du journal intime de l'un des personnages, ces documents ne servent pas directement l'intrigue du récit mais permettent de donner une profondeur à l'univers des Watchmen."

 

watchmenAlan Moore commençait à l'époque à se faire un nom, mais c'est véritablement Watchmen qui l'a propulsé sur le devant de la scène, et son talent depuis ne s'est jamais démenti. On lui doit ainsi From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Promethea, Lost Girls, etc.
Très tôt, le cinéma s'est intéressé à son oeuvre, et plusieurs adaptations virent le jour, malheureusement sans que Moore ait son mot à dire sur la réalisation. Et autant le dire clairement : tous ces films sont des navets !
Lassé de voir son oeuvre ainsi bafouée, le scénariste à depuis refusé d'être associé à toute adaptation cinématographique. C'est pourquoi vous ne verrez pas son nom sur l'affiche de Watchmen, Moore n'ayant pu empêcher sa réalisation (les droits appartiennent à son ancien éditeur), il a cependant tenu à afficher publiquement son désaccord.

 

Seulement voilà, il semble bien que pour une fois, Hollywood se soit donné les moyens de réaliser un film véritablement fidèle à l'oeuvre dont il est l'adaptation. De l'avis même de Dave Gibbons, qui lui a accepté volontiers de participer à cette aventure, tout a été fait pour coller à la bande dessinée et lui rendre hommage.
Pour ma part, je reste sceptique sur l'intérêt même du film, le livre se suffisant à lui-même, mais j'avoue que les extraits qui circulent sur le net semblent aller dans le sens de ce que dit Gibbons. Il faudra attendre le 4 mars prochain pour se faire sa propre opinion.

En attendant, je vous propose ce petit bonus, la bande annonce, non pas de Watchmen, mais de "Tales of the Black Freighter", conçu sous forme de dessin animé. Dans l'histoire de Moore, il s'agit d'une B.D. mettant en scène des pirates que lit en toile de fond l'un des personnages secondaires. L'idée d'en faire un dessin animé est plutôt plaisante. Impossible à insérer dans le film qui sortira le mois prochain, Tales of the Black Freighter sera cependant inclus dans la version DVD...

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09 octobre 2008

Célestin Gobe-la-Lune - tome 2 (Editions Delcourt)

celestin      celestin0

Yannick Corboz qui illustre cet album, est un type incroyablement doué. Le deuxième et dernier tome de Célestin vient de sortir, et c'est une pure merveille ! Croyez moi, Yannick est un dessinateur au talent immense, qui est appelé à devenir l'un des grands de la B.D. de demain. Il met ici son crayon et ses couleurs au service d'un scénario drôle et enlevé signé Lupano, l'auteur de nombreuses excellentes séries chez Delcourt.
A découvrir de toute urgence !

 

 

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28 septembre 2008

Alan Moore intéresse le milieu de l'art contemporain

alanmoore_2


Figure emblématique de la bande dessinée mondiale, scénariste au talent immense, Alan Moore continue d'attirer l'attention d'un public de plus en plus large, et même aujourd'hui celle du milieu de l'art contemporain.
Pour preuve cet excellent article du journaliste Jonathan Jones sur le site du Guardian, vibrant hommage au créateur de V. pour Vendetta, Watchmen, From Hell ou encore Filles Perdues.

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26 septembre 2008

Barry Windsor-Smith, les premières années : Conan the Barbarian n° 1 à 24 (Marvel Comics)

conanann1Pour celui qui n'a jamais vu ces numéros, il peut paraître de prime abord incongru d'avoir associé le style de Barry Windsor-Smith, son trait délicat, fin, tout en arabesque - pour ainsi dire : romantique -, avec un personnage tel que Conan, héros de bruit et de fureur, à qui on associe plus volontiers la plume de John Buscema, qui effectivement succédera à Smith dès le numéro 25.
Pourtant, l'association du personnage avec ce dessinateur fonctionne à merveille ; mieux, sur une poignée de numéros, jamais le héros cimmérien n'a été aussi bien servi ; de même que jamais Barry Smith ne devait par la suite égaler ce travail là.

Nous sommes en 1968, au début de l'été, à Londres. Là, un jeune homme de 19 ans, ambitieux et sûr de son talent, ronge son frein en attendant l'opportunité qui lui permettra de s'imposer comme l'une des grandes figures de la bande dessinée.
Lorsque, suite à l'envoi de quelques planches, il reçoit une simple lettre d'encouragement de l'assistante de Stan Lee, Linda Fite, il veut croire que la chance lui a enfin souri. Et c'est sans plus attendre, qu'accompagné de son ami Steve Parkhouse, Barry Smith s'envole pour New-York où les deux jeunes gens feront le siège des bureaux de la Marvel.
Sans travail, sans logement fixe, Smith vit d'expédients en plein coeur d'une mégapole sur le point d'exploser.
Alors que les radios diffusent sans discontinuer Hey Jude et Revolution des Beatles, dans certains quartiers la police charge sans ménagement des groupes de jeunes manifestants noirs, quand, ailleurs, sous un soleil de plomb, des sans-abris gisent dans les rues sans que personne ne leur porte secours.
C'est dans cette ambiance électrique que Smith choisi de s'installer aux USA, décidé coûte que coûte à réussir, et c'est sans même un visa de travail - la fameuse " green card " -, qu'il commence à réaliser quelques bandes pour Marvel, avant d'être finalement expulsé vers l'Angleterre par les autorités américaines en 1969.
De retour à Londres, dans le East-End, Barry Smith qui n'a ni argent, ni appartement, survit comme il peut, partageant parfois le logement de deux de ses amies.
Il continue cependant à travailler pour Marvel, et c'est assis sur un banc public, plié en deux, affamé et aux abois qu'il réalise en quelques heures les 15 planches du X-Men #53... 

En 1970, commence pour Marvel ce que Stan Lee appelle la phase deux. La page du Silver Age est tournée et de nouveaux auteurs s'imposent, développant de nouveaux concepts.
Roy Thomas est de ceux-là. Né en 1940, il devient professeur de lycée à sa sortie de l'université. En parallèle, il édite avec Jerry Bails un fanzine autour duquel se retrouvent nombre d'amateurs de comics : Alter Ego. Considéré comme l'un des premiers et des tous meilleurs fanzines américains consacrés aux comics, Alter Ego voit le jour au printemps 1961 et s'attache à rendre hommage aux super-héros du Golden Age
Lorsque DC Comics le contacte pour lui offrir un poste, Thomas quitte sans hésiter son Missouri natal pour New York où il s'installe. Mais il ne s'entend pas avec son editeur et, moins de deux semaines plus tard, il déjeune avec Stan Lee : "(...) ten minutes after we met, he invited me to go to work for him, and I accepted almost immediately"(1).
Il entre chez Marvel en 1965 et travaille d'abord sur la série Millie the Model, avant de se voir confier les rênes de deux bandes prestigieuses : Avengers et X-Men.
Recruté pour soulager quelque peu Stan Lee qui croule littéralement sous une avalanche de titres à écrire chaque mois, Roy Thomas est, à 25 ans une véritable aubaine pour Marvel. En effet, de par son âge, il est très proche du lectorat de l'éditeur, et permet à ce dernier de rester en phase avec ses attentes. D'autre part, son sens de la rigueur lui vaut de se voir confier la mise en ordre du Marvel Universe : "It fit what I wanted to do (...) and it seemed to fit what Stan wanted to do. I felt he was aiming for a fairly consistent, coherent universe"(2).
Après le départ de Jack Kirby au numéro 17, puis de Stan Lee au numéro 19, Thomas reprend en main la série X-Men qu'il conduira jusqu'à son terme, au numéro 66.

Créé en 1932 par Robert E. Howard dans le pulp magazine Weird Tales, Conan connaissait un certain regain de popularité à la fin des années 60 grâce à une série de rééditions en poche chez Ace, reprenant en couvertures de superbes illustrations signées Frazetta et Krenkel. De plus en plus, des fans écrivent aux éditeurs Marvel, leur suggérant d'adapter en B.D. ces personnages issus de la littérature populaire : Doc Savage, le Seigneur des Anneaux de Tolkien, et bien sûr Conan.
Thomas est séduit par l'idée, qui lui permettrait de sortir Marvel du strict cadre des histoires de super-héros. Cependant, il lui reste à convaincre Stan Lee, qui souhaite que tous les personnages Marvel évoluent dans le même univers - ce qui serait impossible avec Conan -, et surtout Martin Goodman, qui lui se refuse d'abord à payer quoi que ce soit pour acquérir les droits sur le personnage : " I managed to sell Martin Goodman on the idea of actually paying a little money for it (...) which was my major accomplishment. "(3)

conanbwsSi son travail de l'époque est prometteur, Barry Windsor-Smith est loin d'être un artiste accompli et pour Conan, c'est d'abord John Buscema ou Gil Kane qui sont pressentis. Mais Goodman exige un dessinateur bon marché pour couvrir son investissement. En 1981, Barry Smith devait confier à Archie Goodwin : " Conan was just pure unadultered luck for me. Anybody could have got the job. I got CONAN because I was dirt chip, about twenty dollars a page or something like that. It was an experimental book and they couldn't afford to pay much the artist. "(4)

Le numéro 1 de la nouvelle série, trimestrielle, paraît en octobre 1970. Au départ, Thomas n'est pas sûr de rester sur le titre : il envisage de céder rapidement sa place à Gerry Conway. En fait, il restera sur la série jusqu'au numéro 115 !
Quant à Smith, les planches qu'il livre pour ce premier opus déçoivent quelque peu, et on lui fait clairement comprendre que s'il n'y a pas de progrès dès le numéro suivant, un autre dessinateur reprendra la série au numéro 3. Smith prend-t-il la menace au sérieux ? Quoi qu'il en soit, son style progresse à chaque numéro et, page après page, s'affirme la personnalité que l'on connaît aujourd'hui, synthèse improbable des caractéristiques essentielles de ceux de Jack Kirby et des grands maîtres de la renaissance italienne.
" I had an idée-fixe that comics were Kirby and, in so drawing a comic, I drew it, to the best of my abilities, as if I was Jack Kirby. However, if during the same period I choose to draw, say, a tree that I admired in some park somewhere, I would draw it in the correct and well-observed  manner that my brillant drawing instructors had thought me at Art School. Real drawing was academic, but comics was Kirby. "(5)

D'un point de vue commercial, si le premier numéro de CONAN THE BARBARIAN se vend bien, les suivants n'atteignent pas les mêmes chiffres, et il est un temps question d'adjoindre Thor en back-up au titre pour dynamiser les ventes.
Après le numéro 7, Stan Lee envisage même de supprimer la bande et de confier à Barry Windsor-Smith la série Avengers (il a déjà réalisé les numéros 66 et 67), mais il se laisse finalement convaincre par Thomas de donner une ultime chance à CONAN. De son côté, Smith ne souhaite pas refaire de super-héros.
Par la suite, la série finira par s'imposer, à tel point que les rayonnages des newstands proposeront bientôt une pléthore de titres sword and sorcery : Kull the Conqueror (1971), Savage Tales (1971), Red Sonja (1977), King Conan (1980) et bien d'autres.

Avant même que le projet CONAN ne se soit vu donner le feu vert par Martin Goodman, Smith et Thomas élaboreront ensemble un projet sur le même thème, espérant l'éditer sous forme de graphic novel, dans l'esprit du Blackmark de Gil Kane.
Finalement, la bande paraîtra sous le titre de Starr the Slayer dans l'un des nombreux magazines noir & blanc que Marvel publie alors.
Et pourtant, au départ aucun des deux hommes ne se sent d'affinités particulières avec le personnage d'Howard !
" I read the Conan books because I was asked to by Roy. I didn't know who Conan was before that. " (6)
Plutôt que d'adapter simplement les histoires de Robert E.Howard, Roy Thomas s'en inspire librement. Ainsi de Conan # 3, adapté d'un roman d'Howard, mais qui ne mettait absolument pas en scène le héros cimmérien. De même que plus tard (Conan # 24), il reprend un personnage obscur de la série, Red Sonja, et en fait un personnage de premier plan.

Si dans les premiers numéros on sent bien que Thomas se cherche un peu, " the first three issues are simply super-heroes masquerading in loin clothes "(7), il cerne assez vite les qualités essentielles de son héros et sait en jouer pour le rendre attachant. D'emblée, il part du principe que Conan vieillira d'un mois à chaque numéro, ce qui permet de mieux développer la psychologie du personnage. Son héros est un homme simple, orgueilleux et fier qui fait parler sa lame avant de faire parler sa raison. Hostile à l'idée même de civilisation, franc et droit, il se laisse toujours piégé par la rouerie de ses adversaires. Voleur, certes, mais sans complexe : il prend ce dont il a besoin et se moque de la cupidité. Il fait montre enfin d'un goût prononcé pour les femmes et le vin, et redoute par-dessus tout les phénomènes paranormaux et la magie.
The lair of the beast-men (Conan # 2) s'inspire de deux paragraphes tirés du recueil de R.E. Howard The Hyborian Age, un pseudo livre d'histoire, qui évoque une race d'hommes singes habitant des contrées nordiques, quelques 5000 ans avant Conan. En incorporant cette histoire dans la continuité du héros cimmérien qu'il est en train d'élaborer, Thomas s'arrange pour faire voyager Conan du Nord, où il combat des barbares comme lui (cf. # 1), vers le Sud, où il sera confronté à des civilisations plus évoluées, plus riches, ce contraste étant selon l'auteur l'attrait principal de la série.  Enfin, en lui faisant affronter des hommes singes, Thomas répond par la même occasion au souhait de Martin Goodman et de Stan Lee, qui demandaient la présence de beaucoup de monstres dans la série !
Goodman ira même jusqu'à faire modifier la splash page de ce numéro - qui voyait Conan terrassant un ours -, exigeant la présence d'un homme singe en lieu et place de l'animal : " les lecteurs ne paient pas pour voir des ours ! " aurait-il lancé alors au scénariste ...
Smith, de son côté, prend quelques libertés avec le script, dans lequel cette civilisation d'hommes singes est décrite comme à peine plus évoluée que les tribus préhistoriques. En fait, lorsque les planches arrivent sur le bureau de Thomas à New York, force est de constater que le dessinateur a mis en scène une civilisation évoluée, vivant sous terre mais dans une vraie et belle cité !
Barry Smith livre ensuite les planches de ce qui devait constituer les n° 3 et 4 de la série, deux histoires intitulées Zukala's daughter et The tower of the elephant, qui paraîtront finalement plus tard (respectivement dans les numéros 5 et 4), Thomas préférant se lancer pour le n° 3 dans l'adaptation d'un poème méconnu d'Howard - là encore, qui n'appartient pas à proprement parler au canon de la saga Conan -, qui mêle mythologie et sword & sorcery : the twilight of the grim grey god.
Nous l'avons vu, Conan # 4 reprend l'histoire intitulée The tower of the Elephant. Pour la première fois, Thomas adapte une histoire tirée du cycle Conan d'Howard. Etrangement, Marvel, en acquérant les droits sur le personnage - sur lequel elle avait quasiment carte blanche -, n'a pas obtenu de pouvoir réutiliser directement les romans d'Howard, devant à chaque fois imaginer une toute nouvelle histoire.
saga4Pour ce numéro, il a donc fallu renégocier avec les ayant-droits d'Howard pour ajouter une nouvelle clause au contrat !
Des 21 numéros qu'il réalisera, c'est de celui-là dont Smith est le plus fier. De même, Thomas avoue un penchant particulier pour cette histoire emprunte de magie, émouvante et magistralement illustrée. Il réadaptera même cette histoire une deuxième fois, avec la complicité de John Buscema, dans les pages de Savage Sword Of Conan # 24.
Pour la petite histoire, c'est aussi la première fois que l'on voit dans Conan une scène se déroulant dans une taverne, ce qui par la suite deviendra pratiquement une marque de fabrique pour le titre.
Conan # 6 voit Conan évoluer au coeur d'une cité orientale, ce qui permet à Barry Smith de laisser libre cours à son imagination débridée. C'est également dans ce numéro que notre héros abandonne son casque un peu ridicule qui lui tenait lieu jusqu'alors de costume (encore une fois, une idée-fixe de nos deux joyeux compères, Goodman et Lee !).
Enfin, le scénario est truffé de références plus ou moins camouflées à des classiques du cinéma américain, l'une des grandes passions de Roy Thomas (Le faucon maltais, My little Chickadee ou encore The world of Suzie Wong).
Au cours de l'été 1970, Barry n'ayant toujours pas réussi à obtenir un visa pour les USA (ce sera chose faite en 1971), Thomas part pour l'Angleterre et c'est là que les deux hommes, au cours d'une soirée mémorable dans les salons de l'hôtel où est descendu le scénariste, mettent au point les grandes lignes de ce qui deviendra Conan # 7.
Ils partent d'une histoire inachevée d'Howard, The god in the bawl, complétée en 1951 par l'auteur de science-fiction L. Sprague de Camp (8). L'histoire en elle-même ne présente guère d'intérêt, mais nos deux comparses lui adjoindront plusieurs éléments qui feront du récit l'un de leurs tous meilleurs. Pour commencer, il font du personnage d'Aztrias une femme.
Enfin et surtout, là ou le roman se terminait par Conan tuant son adversaire d'un seul coup d'épée, ils transforment la scène en un combat épique qui s'étend sur cinq pages.
Très impressionné, Stan Lee distribuera à tous ses collaborateurs des copies des planches de ce numéro, à titre d'exemple à suivre !

Le numéro 11 de la série est une adaptation fidèle d'un roman d'Howard, Rogue in the house qui s'étend sur 35 pages (il en coûtera seulement 5 cents de plus au lecteur d'alors pour bénéficier de près de 15 pages supplémentaires de b.d. !)
Pour le n° 13, Thomas a la bonne idée de contacter l'auteur d'héroic-fantasy John Jakes qu'il admire particulièrement, lui proposant d'écrire le synopsis de la bande. Jakes, enthousiaste renvoie à notre scénariste un court texte baptisé Web of the spider-god, que Thomas et Smith développeront sur les 22 pages habituelles du comic. Pour les deux numéros suivants, Thomas contacte cette fois Michael Moorcock et James Cawthorn qui livreront au scénariste la matière au premier crossover de la série : leur synopsis met en scène en effet Conan combattant au coude à coude avec Elric, le célèbre héros de Moorcock.
Si les deux numéros sont dans leur ensemble de bonne facture, les deux dernières pages du 15, entièrement réalisées par Smith, sont superbes, et préfigurent les 11 pages magnifiques que livre le dessinateur pour l'épisode suivant.
Onze pages seulement, puisque le titre propose en back-up la réédition de Starr the Slayer, mais 11 pages absolument époustouflantes au service d'une histoire surprenante, parmi les plus réussies de Roy Thomas. Du vrai grand art.
Chef d'oeuvre, mais également chant du cygne ? Le lecteur de l'époque est en droit de le redouter puisque c'est Gil Kane qui reprend la série sur les deux numéros qui suivent. Kane, qui a déjà réalisé une back-up de 7 pages pour le n°12 de la série, livre un travail de grande qualité, brillamment encré par Ralph Reese sur le premier épisode, malheureusement totalement desservi par celui de Dan Adkins sur le numéro suivant.
saga1La série, passée mensuelle au numéro 4 est revenue à un rythme bimestriel avec le n° 14. Il fallu donc attendre 6 mois avant de voir revenir Barry Smith. Mais la joie des fans est de courte durée puisque le dessinateur vedette claquera définitivement la porte de la série avec le numéro 24, abandonnant pour longtemps la b.d. pour se consacrer exclusivement à l'illustration.(9)
Amorcée sous l'égide de Kane, l'intrigue - qui se terminera après le départ de Smith -, met en scène un Conan mercenaire, au coeur d'une guerre qui oppose deux peuples auxquels il ne connaît rien, changeant plusieurs fois de camps au gré des évènements.
Le scénario pêche un peu en crédibilité, mais le travail de Barry Smith est de grande qualité et, lorsqu'il prend en main la réalisation complète du numéro 24 (dessin, encrage, couleurs), il égale presque les planches brillantes du n° 16.
Introduite dans l'épisode précédent, ce numéro met en scène Red Sonja, personnage de seconde zone dans l'esprit d'Howard, qui deviendra dans le comic book un personnage charnière, la compagne du héros, amazone de chair et de feu qui finira par obtenir, nous l'avons vu, sa propre série six ans plus tard.

En adaptant Conan, Roy Thomas affiche clairement sa volonté de sortir les publications Marvel du cadre contraignant du genre " super-héros ".
Si ses dialogues sont toujours un peu trop pompeux, et par trop didactiques ; si, dans les premiers numéros, on a parfois l'impression de lire des dialogues tout droit tirés de la série Thor ; si, enfin, Thomas nous ressert un peu trop souvent les mêmes schémas éculés (10), force est de constater, lorsque l'on regarde l'ensemble de ces 24 premiers numéros, que le pari est gagné.
Mieux même, aidé d'un Barry Smith qui trouve là l'occasion de faire éclore son talent (11), il nous offre à lire une vraie bande dessinée pour un public adulte, faisant fi des réductions débilitantes habituelles des comic books traditionnels et, en dépit de quelques censures avérées (12), on s'étonne encore aujourd'hui que certains numéros aient pu recevoir l'aval de la Comic Code Authority.




Notes :
1. "(...)dix minutes après notre rencontre, il me proposa de venir travailler pour lui, et j'ai accepté presque immédiatement" (cité par Les Daniels in MARVEL, pg 129 - Harry N. Abrams, Inc., Publishers, 1991)
2. "Ca correspondait à ce que je voulais faire (...) et ça semblait correspondre à ce que Stan voulait faire. J'ai sentis qu'il désirait établir un univers passablement harmonieux, cohérent" (cité par Les Daniels, opus cité)
3. "j'ai réussi à convaincre Martin Goodman d'accepter de payer quelque chose pour obtenir les droits (...) ce qui fut ma plus grande réussite " Thomas, cité par Les Daniels, opus cité.
4. "Conan fut un vrai coup de chance pour moi. N'importe qui aurait pu avoir ce boulot. J'ai eu Conan parce que j'étais incroyablement bon marché, quelque chose comme 20 $ la page. C'était pour eux un titre expérimental et il ne pouvaient pas se permettre de payer beaucoup l'artiste. " cité par Steve Duin & Mike Richardson in Comics between the panels p. 410 - Dark Horse 1998
5. "J'avais une idée fixe qui était que les comics étaient Jack Kirby et, en dessinant un comic, je le faisait, dans la mesure des moyens, comme si j'étais Jack Kirby. Cependant, si dans le même temps je décidais de dessiner, disons, un arbre que j'admirais dans un parc quelque part, je le dessinais de la manière correcte en recourant à l'observation que mes brilliants professeurs m'avaient enseigné à l'école des beaux-arts. Le dessin réaliste était académique, mais le comic était Kirby. " interview de Smith parue dans Comic Book Artist #2, p. 43
6. " J'ai lu les livres sur Conan parce que Roy me l'a demandé. J'ignorais qui était Conan avant cela " Barry Smith à A. Goodwin, opus cité.
7. " les 3 premiers numéros ne font que mettre en scène des super-héros paradants en pagnes " Barry Smith à A. Goodwin, opus cité.
8. Ce sera également le cas pour le numéro suivant, Conan # 8, l'histoire originale s'intitulant cette fois hall of the dead   
9. Un retour d'autant plus court que le n° 22 est en fait un reprint du numéro 1.
10. Ainsi de l'adversaire farouche qui devient le compagnon d'arme et d'infortune de Conan, pour finir par trouver la mort un peu plus loin : Olav dans le n° 1, Burgun dans les numéros 8 et 10, Fafnir dans les numéros 17 à 20.
11. Si c'est lorsqu'il choisi de s'encrer lui-même que Smith donne la pleine mesure de son talent (# 12, 15, 16 et 24), il est le plus souvent très bien servi par Sal Buscema (#2 à 4, 7, 9 à 11, 13 à 15, 21 et 23), un peu moins par Dan Adkins (# 1, 7, 19 à 23), et occasionnellement par Frank Giacoia (# 5 et 6). Enfin, Tom Sutton et Tom Palmer joindront leurs talents pour le passage à l'encre du numéro 8, une belle réussite.
12. Certaines cases des numéros 12 et 24, montrant des jeunes femmes par trop dénudées, ont ainsi été retouchées.



Les images proviennent du site officiel de BWS. (c) BWS 2008. Un grand merci à Shell pour sa relecture attentive !


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24 septembre 2008

Superman : Transilvane

SpecialDC7Jack Kirby est aux comics américains ni plus ni moins ce qu'Hergé est à la BD franco-belge.
S'il n'a pas inventé le genre super-héros, la vision qu'il en a donné, l'imagination graphique et scénaristique qu'il a déployé dans ses histoires, font de lui un maître incontesté, un véritable chef de file unanimement respecté.
Souvent imité, parfois plagié, Kirby a façonné des mondes et des personnages qui aujourd'hui encore font les beaux jours des éditeurs outre-atlantique.
Dans ce contexte, trouver un concept imaginé par lui qui n'aurait pas été ensuite exploité jusqu'à la lie relève de la gageure.
Et pourtant, Randy et Jean-Marc Lofficier y sont parvenus !

Transilvane, c'est la création d'un savant fou, Dabney Donovan, une planète en miniature, sur les nuages de laquelle il projette en continu des films d'horreur des années 30 !
La conséquence de tout cela ? Un monde peuplé de monstres, de vampires, de zombies et autres créatures terrifiantes !
Nous sommes en 1971 chez DC Comics, et Kirby révolutionne tranquillement Superman dans les pages de Jimmy Olsen, jetant au passage les bases de son Fourth World, que d'aucuns considèrent comme son oeuvre maîtresse.
Transilvane,  qui fait l'objet des n° 142 et 143 de Jimmy Olsen n'a peut-être pas alors marqués les esprits, mais Jean-Marc Lofficier qui a lu l'histoire adolescent s'en est souvenu au moment de scénariser les n° 22 et 23 de Legends of DC Universe : "J’ai écrit une postface à l’édition française (publiée par les éditions SEMIC) qui raconte comment tout ça c’est mis en place et je serais tenté d’imaginer une toute autre version pour semer la confusion, mais non.  C’était tout simplement le désir de DC de trouver un projet pour José Ladronn et nous, dans la mouvance Kirby, et comme tout était pris par d’autres équipes, il ne restait que Transilvane.  Ce qui me convenait très bien parce que je conservais un souvenir absolument merveilleux du Jimmy Olsen de Kirby que j'avais découvert lors de sa publication, et en même temps une immense frustration du fait que Jack s'était contenté d'établir Transilvane, sans y être retourné ou avoir mené ses personnages à la surface!  C'est bien du Kirby, ça! Le défi posé par Transilvane était dans un premier temps de rester fidèle à Kirby, tout en actualisant ses concepts. Il était absolument hors de question pour nos de "trasher" l’œuvre de Jack ; d'ailleurs Karl Kesel avait déjà introduit un "faux" Dragorin de pacotille, et ça m'a permis de corriger le tir, ce qui est très bien. Dans un deuxième temps, le problème était de conceptualiser la civilisation de Transilvane, et pour ça j'ai lorgné du côté de Vance et Zelazny qui sont, bien sur, mes auteurs favoris."

trans201Quant à la partie graphique, elle est assurée par l'étonnant José Ladronn (qui vient de réaliser Final Incal avec Jodorowsky aux Humanoïdes Associés), vis à vis duquel Lofficier ne tarit pas d'éloges : "José est l’un des meilleurs dessinateurs dans le comic-book à l’heure actuelle. Il est d’une flexibilité étonnante - beaucoup de fans le connaissent uniquement pour son approche pseudo-Kirby, produite d’ailleurs à la demande des éditeurs, mais il est capable de beaucoup d’autres choses dans des styles complètement différents, du cartoony au macabre style HR Giger.  C’est un type remarquable."
Et le résultat est pour le moins impressionnant. Agréable, drôle et pertinent, Superman : Transilvane synthétise à merveille l'essence même du comic book américain.

Thierry Mornet, l'ancien rédacteur en chef de Sémic, aujourd'hui chez Delcourt, se souvient : "À l'époque , c'était une manière de "réintroduire" Superman en France, et en kiosques en particulier, tout en choisissant une histoire située hors continuité. Le public français semblait réclamer du Superman donc acte. Ensuite, c'était l'occasion de mettre en avant un projet de Randy & Jean-Marc associés pour la circonstance à José Ladronn, un artiste particulièrement doué selon moi. De ce fait, et ayant le plaisir de connaître R/JM et José personnellement, ce projet était l'occasion d'accéder à du matériel inédit - et de faire de cette édition "l'ultimate Transilvane" avec sketches et interview. Lorsque nous avons eu - cerises sur le gâteau - la possibilité d'utiliser une illustration de Moebius en couverture (colorisée par Mauricet) dont José est un grand fan, puis la possibilité de publier une interview restée jusqu'alors inédite de Jack "King" Kirby (réalisée par Annie Baron-Carvais), il est clair que nous tenions un projet exceptionnel pour tout amateur de comics. Pour résumer, disons que l'édition française de Transilvane représentait ce que nous souhaitons faire lorsque cela est possible avec nos adaptations de comics en France : les démarquer en les améliorant si possible par rapport à l'édition originale. Et Transilvane a été pour nous le premier projet de cet ordre. Jean-Marc a tout fait pour nous aider et a même permis de rétablir certains noms de personnages qui avaient été modifiés par les editeurs américains du titre dans la version US. Nous avons en effet travaillé la traduction à partir du texte original de Randy et Jean-Marc. À la source en quelque sorte (sourire).
trans220Quant à l’interview inédite de Kirby, là aussi, le relationnel y est pour beaucoup. Nous avions la chance de connaître Annie Baron-Carvais (auteur du Que Sais-je? consacré à la BD) depuis quelques temps. Lorsque ce projet de Transilvane a pris forme, nous avons demandé à Annie si elle accepterait que son interview qui remontait à plusieurs années, et restée jusqu'alors sur bande magnétique, soit utilisée. Elle nous a alors vendus les droits et l'interview a trouvé sa place dans l'album Transilvane. Pour l'anecdote, même le Jack Kirby Collector a pris contact avec nous afin de publier en Anglais cette interview inédite de Kirby qui depuis lors est également connu des fans de Kirby aux USA.
"

Alors, peut-on espérer retourner bientôt sur Transilvane ? Nous avons posé la question à Jean-Marc Lofficier : "En principe deux suites sont prévues, le jour où José sera libre: Batman sur Transilvane, et World's Finest (Superman et Batman) sur Transilvane. Ce qui est amusant c’est que depuis cette histoire a déclenché de l’intérêt et il y a maintenant un producteur de film chez Warner (la maison mère de DC) qui veut en faire un film, sans Superman bien sur. Juste Transilvane !  Amusant, non ? "

Pour l’heure, jetez-vous donc sur ce petit bijou qu’est ce Spécial DC n° 7, que l'on trouve encore assez facilement d'occasion sur internet.
Ni copie, ni pastiche, ni même passéiste ou simplement nostalgique, Superman : Transilvane – au-delà de tout ce que nous venons d’en dire est, simplement, un très, très bel hommage à Jack «  King » Kirby.





Les interviews de J-M. Lofficier et Thierry Mornet sont de l'auteur.
Les images proviennent du site de J-M Lofficier.

28 août 2008

Warren Ellis

Warren Ellis, scénariste de comics adulé du public, courtisé par les éditeurs, respecté par ses pairs, serait-il en fait un simple plagiaire ? Pire, derrière Ellis le charmeur, l’auteur intelligent, l’éditorialiste pertinent, se cacherait-il un méchant réactionnaire ?

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Né en Angleterre en 1968, Warren Ellis n’appartient pourtant pas à cette école de scénaristes britanniques qui s’impose aux USA à la fin des années 80 sous l’étendard Vertigo.
Il suit un parcours beaucoup plus conventionnel en démarrant chez Marvel sur les séries de terreur Hellstorm et Druid, avant d’officier sur Dr Strange, Thor et surtout Excalibur, dont il assurera l’écriture trois ans durant.
Son travail est toujours de très bonne facture, mais Warren reste encore un scénariste obscur aux yeux du grand public.
Le n° 103 d’Excalibur, le dernier qu’Ellis réalisera, marque une rupture dans la carrière de l’auteur. Il semble évident qu’il a décidé de prendre les choses en mains, et entreprend un véritable travail de séduction, tant du public que des éditeurs même.
Gen 13 annual # 1, qui paraît en mai 97 est le premier titre Ellis nouvelle manière.
Ici, son style emprunte très largement à Garth Ernis, impression d’autant plus forte que la partie graphique est assurée par Steve Dillon, le co-créateur de Preacher !
gen13 Intelligent, drôle, le récit ne manque pas d’attrait, mais ces qualités évidentes ne parviennent pas complètement à effacer un arrière-goût amer, une impression de déjà-lu.
Quelques mois plus tard, lorsque Image lance à grand renfort de publicité et de gimmick la série DV8, emmenée par Warren, l’impression reste la même.
Mais Ellis est un type brillant, et au travers de ses différentes interventions dans la presse et sur internet, parvient à nous convaincre qu’il partage avec Ernis une même approche du comic book ; que, nourrit tous deux des même influences, leurs styles ne sauraient-être vraiment dissemblables.
Plus fort encore, il a su s’attacher l’amitié du créateur de Hitman, mettant ainsi un frein à toute polémique , procédé qu’il réutilisera par la suite, comme nous le verrons plus loin.
Le premier, Ellis a vu le potentiel médiatique d'internet, et à toujours su très bien l’utiliser. Dès le milieu des années 90, sa page personnelle, Smoke Damage, est le lieu de rendez-vous des amateurs de comics branchés (au propre comme au figuré).
On y trouve des scripts, des projets, mais surtout une série d’éditoriaux brillants, Gutters, qui s’attache à étudier le microcosme de l’édition de bande dessinée aux USA.
Lucides, pertinents, ces textes regorgent de petites phrases assassines et d’analyses au vitriol.
Très vite, le scénariste enfonce le clou et met en place une lettre électronique bimensuelle qui reprend le principe de Gutters, envoyée automatiquement à tous ceux qui le désirent.

ellis1Lorsqu’il s'attelle à la série Stormwatch, la perception d’Ellis qu’a le public n’est déjà plus la même. Le scénariste talentueux mais un rien besogneux d’avant est en passe de devenir une superstar de la B.D. outre-atlantique.
A ce titre, il convient de souligner ici l’importance qu’a du revêtir pour Ellis sa rencontre avec Jim Lee. Car en effet, son succès actuel – et sa crédibilité même, Ellis les doit aux studios Wildstorm.
En 96 en effet, l’industrie du comic book marque sérieusement le pas, et Image prend la crise de plein fouet. C’est alors que Jim Lee entreprend de donner à ses studios un nouveau vernis, créant ainsi la ligne Homage, qui publie des auteurs renommés, tel Busiek, Robinson, Paul Smith ou Terry Moore. Nul doute qu’en recrutant Ellis il entend surfer sur la « brit wave » qui s’est abattue tel un raz de marée sur l’édition américaine, aussi met-il tout en œuvre pour asseoir la crédibilité de son nouveau poulain.
Avec The Authority, l’arrivée quasi simultanée des séries Planetary chez Wildstorm et Transmetropolitan chez Helix/Vertigo achève de transformer Ellis en une sorte de nouveau messie, comme Alan Moore en son temps. Pourtant, sur quoi reposent ces deux derniers titres ?
Planetary, où Ellis reprend à son compte des idées théorisées par Grant Morrison n’est rien d’autre qu’une version light d’Invisibles, quand Transmetropolitan nous ressert les innovations cyberpunks de Gibson et Sterling du début des années 80.
Encore une fois, en vieux renard rusé qu’il est (à moins qu’il ne s’agisse d’un jeune loup aux dents longues ?), Ellis a su devancer la critique : de lui-même, il cite Sterling et Morrison comme ses influences, et affiche partout où il le peut l’amitié réciproque qu’il porte à ces deux hommes. Qui oserait dès lors encore parler de plagiat ?
Mais il y a plus grave : Transmetropolitan – sans doute la série la moins commerciale -, derrière un vernis branché, sombre dans un populisme éhonté, proposant de terribles simplifications.
La b.d. met en scène un journaliste déjanté, un Hunter Thompson du futur, qui nous livre sa version du Testament Gonzo.
Sous couvert d’anticipation, Ellis entend dénoncer les maux de notre société : pollution, dérives religieuses, corruptions politiques, etc. Si la démarche est louable, Warren se montre totalement incapable de nous livrer la moindre critique constructive et nous assène en lieu et place un discours parfaitement démagogue.
Si ces thèses sont à même de séduire un lectorat peu exigeant, elles sont indignes de Warren Ellis qui, au-delà de ses influences et emprunts, à toujours su se montrer un auteur fin et intelligent.

Depuis le début du siècle, Ellis s'est fait de plus en plus présent sur internet (plus de 7000 personnes sont abonnées à sa lettre d'information quasi quotidienne), et alterne les projets commerciaux et plus personnels.
En 2003, il a écrit une série en 12 épisodes illustré par la fine fleur des dessinateurs de comics, Global Frequency, qui semblait extrêmement prometteuse mais c'est finalement avérée très décevante. En 2004, il réalise plusieurs travaux de commande d'assez bonne facture pour Marvel (Ultimate Fantastic Four et Iron Man), et produit simultanément  chez Avatar plusieurs histoires plus ou moins réussies.
250px_DesolationJones1En 2005, il publie chez DC/Wildstorm Desolation Jones, sans nul doute sa plus grande réussite, mais également Jack Cross, totalement insipide !
Dans le même temps il fait paraître Nextwave et Newuniversal chez Marvel, deux titres très différents et là pour le coup très agréable à lire.
En 2007, est publié son premier roman, Crooked little Vein, et depuis Warren multiplie les projets dans différents domaines (télévision, jeux vidéos, etc.)
Enfin, il vient de reprendre la série Astonishing X-Men, et les premiers numéros sont d'excellente facture.

Au final, ce qui est tout à fait surprenant chez cet auteur, c'est qu'il est capable d'aligner le même mois une histoire parfaitement stupide et un scénario intelligent, cynique et bien mené.
En fait, le problème de Warren Ellis c'est qu'il s'autorise trop souvent quelques facilités, et n'arrive toujours pas à sortir des sentiers battus de la b.d. commerciale américaine, et cela en dépit de sa volonté clairement affichée de s’en éloigner.

Cependant, Warren Ellis reste quelqu'un de très attachant, pour qui j'ai la plus grande indulgence et même, une certaine admiration.


Cet article a fait l'objet d'une première publication, sous une forme différente, dans le n° 58 de la revue Scarce en février 2001.


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27 août 2008

SHEBAM ! POW ! BLOP ! WIZZ !

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Les comics, je l'avoue, c'est un peu mon pêché mignon... A mon âge, ces histoires de super-héros aux costumes bariolés devraient me laisser de marbre, et pourtant non, j'y reviens régulièrement ! Il y a quelque chose là-dedans qui me ramène à l'enfance bien sûr, mais plus objectivement, et de manière assez surprenante, on y trouve aussi parfois de véritables perles qui utilisent les règles d'un genre ultra codifié pour les détourner et proposer une oeuvre originale et souvent passionnante. C'est par période que je lis mes comic books, souvent en v.o., mais parfois aussi en français, et je sombre alors dans une sorte de boulimie qui passe heureusement assez vite !

Daredevil_tome_14_Le_diable_dans_le_bloc_DJ'ai récemment lu avec grand plaisir Daredevil : le diable dans le bloc D, sans conteste l'une des meilleures histoires du justicier aveugle des dix dernières années. Le nouveau scénariste de la série, Ed Brubaker approche la série sous l'angle du polar, et ça marche parfaitement bien. L'histoire est prenante, rythmée et impossible à lâcher ! Une vraie bonne surprise.
Sans doute motivé par ma propre pratique du budo taijutsu, j'ai également lu du même auteur L'histoire du dernier Iron Fist, le héros maître des arts martiaux. Là encore, le suspens est au rendez-vous et le récit efficace. Les dessins de l'espagnol David Aja sont à mon goût assez jolis, ce qui ne gâche rien...

Par contre, j'ai commencé la lecture du Batman et le moine fou de Matt Wagner, un auteur-dessinateur pourtant réputé, mais là rien à faire, le livre m'est littéralement tombé des mains...
Autre déception, le Docteur Strange de Brian K. Vaughan et Marcos Martin. J'ai toujours eu un faible pour ce personnage de magicien créé par l'immense Steve Ditko (associé tout de même au roublard Stan Lee pour le scénario) et qui à mon sens a toujours été sous-exploité par Marvel, l'éditeur américain qui publie la série. Aussi attendais-je peut-être un peu trop de cet ouvrage sensé réactualiser le héros tout en rendant hommage à l'esprit originel de la b.d., mais même si je veux bien reconnaître quelques touches originales à l'ensemble, c'est somme toute assez ennuyeux...

Côté v.o., je suis avec une attention toute particulière le travail du scénariste Grant Morrison, qui excelle actuellement chez DC Comics, dont il revisite de fond en comble l'univers fictionnel au travers de la série Final Crisis, et qui donne toute la mesure de son talent sur Batman. C'est, chaque mois, une grande leçon de scénarisation.

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Daredevil : le diable dans le bloc D, L'histoire d'Iron Fist, Batman et le moine fou et Docteur Strange sont publiés en France par Panini. Final Crisis et Batman sont publiés aux Etats-Unis par DC Comics. Illustrations Iron Fist et Daredevil (c) Marvel Comics 2008, Final Crisis (c) DC Comics 2008

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14 février 2008

Freak Angels, par Warren Ellis

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12 février 2008

Steve Gerber

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Si vous faites partie de ces gens qui ont découvert les comics dans les années 70, alors le nom de Steve Gerber ne vous est pas inconnu.
Scénariste génial, doté d'un sens de l'humour percutant, il est le créateur d'Howard the Duck et d'Omega the Unknown...
Steve vient de mourir d'une pneumonie, à seulement 60 ans... Et voilà que cet immense créateur, capable de nous faire rire aux larmes peut aussi nous amener à verser d'autres pleurs...

Si vous souhaitez en savoir plus sur Steve :
le blog de Steve
l'article que lui consacre le comics reporter

 

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