12 mars 2009
Alan Moore - La voix du feu (Ed. Calmann-Levy)
S'il est bien connu (et reconnu) comme scénariste de bande dessinée, on sait moins qu'Alan Moore est aussi l'auteur d'une poignées de nouvelles et d'un roman, La voix du feu, fort bien traduit chez nous par Patrick Marcel l'an passé dans la collection Interstices des éditions Calmann-Levy.
Dans ce livre ambitieux, Moore entend retracer l'histoire de Northampton, sa ville natale, depuis l'aube de l'humanité jusqu'à nos jours. Plus qu'un roman, il s'agit plutôt ici d'un collage de nouvelles, qui toutes se situent à un moment historique différent, mais au même lieu, chacune constituant une strate supplémentaire sur laquelle se construit la suivante.
Si le livre ne tient pas toutes ses promesses, le récit est souvent captivant et, en passant au roman, Alan Moore a su préserver la musicalité si particulière de sa prose.
La dernière partie du livre est tout spécialement intéressante puisque c'est Moore lui-même qui en est le personnage principal. Il nous invite ainsi à le suivre tout au long d'une journée, évoquant ses lieux de prédilection, ses amis, son travail.
Il évoque aussi de manière à la fois pudique et très intime sa pratique de la magie, qu'il lie de façon tout à fait inextricable à son activité de créateur. Ce sont là quelques unes des plus belles et fascinantes pages de l'ouvrage.
Le rituel est simple, en son genre, prévu seulement comme un point focal, une plate-forme conceptuelle où se tenir, au coeur des tourbillons et des glissements de ce terrain illusoire : des serpents imaginaires sont placés aux points cardinaux, en protection contre les pièges mentaux que symbolisent ces directions majeures, tandis qu'appel est fait en même temps à des vertus tout aussi symboliques. En ce domaine l'idée est la monnaie unique, et toutes les idées sont des idées réelles. Un langage pesant est engendré et utilisé pour arrimer ces images comme des bouées de repère à l'intérieur de l'esprit. Cette incantation et le roman progressent ensemble vers le silence prégnant, suspendu, de leur culmination. Voilà comment on fait les choses ici, et comment on les a toujours faites.
Vin, fleurs de la passion et autres substances de la terre. Formes peintes avec les doigts tordus en l'air. Des gestes dérangés, bien entendu, mais après tout, le dérangement est le but recherché. Exprime le désir en termes à la fois lucides et transparents. Ecris-le, de crainte qu'il ne soit oublié quand le spasme frappera. Maintenant, au creux de l'estomac, le fourmillement d'extases horribles qui approchent. Un nom prononcé, un appel lancé, et puis le silence. Échec. Rien ne se passe et soudain, l'élan d'autre chose. Soudaine déperdition de chaleur, et convulsion. Parcours précipité, visage blême, d'une échelle de grenier transformée en escalier d'Escher, ne parvenant à atteindre l'ultraviolet de la salle de bains éclairée au néon qu'au moment où le venin remonte pour se déverser dans la porcelaine béante.
Alan Moore - La voix du feu (Éditions Calmann-LevyCalmann-Levy - collection Interstices)
08 mars 2009
Watchmen, le film (suite)
Après des mois de débats passionnés sur les forums, de rumeurs savamment orchestrées, d'extraits distillés ici et là au gré de l'avancée du tournage, le film est enfin sorti, et nous pouvons le juger sur pièce.
D'un point de vue formel, tout a été fait ici pour rester fidèle au comic book d'Alan Moore et Dave Gibbons. Des pans entier de dialogues sont repris tels quels, et certaines scènes suivent à la lettre le découpage de la B.D. Zack Snyder, le réalisateur, a parfaitement réussi à rendre l'époque où est sensée se dérouler l'histoire, et jusqu'au grain de l'image évoque les années 80.
Le film fait montre d'une violence incroyable, et rend bien l'ambivalence qui se cache derrière le concept même de super-héros, et qui sous-tendait l'oeuvre de Moore : quelqu'un qui se déguise et sort la nuit faire justice lui-même peut-il être autre chose qu'un psychopathe ou un violent réac ?
Ceux qui espéraient voir les Quatre Fantastiques ou Spiderman en seront pour leurs frais...
Pour autant, le film est-il réussi ? La réponse est non.
Certes, le réalisateur a tout fait pour coller au plus près à la B.D. ; oui, il a pris le temps de développer son propos, au risque d'en dérouter certains (le film dure 2h40) ; en effet, il y a des scènes mémorables, et notamment un générique d'ouverture absolument impeccable, mais tout cela n'a pas de sens. Le grand public trouvera le film ennuyeux et sans intérêt, tant il semble ne s'adresser qu'aux fans, qui eux ne pourront qu'être déçus tant l'oeuvre originelle se suffit à elle-même.
En définitive, on assiste là à la projection sur grand écran d'un véritable fantasme de geek, réalisé avec beaucoup de moyens, mais qui avec un tant soi peu de recul apparaît tout à fait pathétique.
Il y a plus d'une dizaine d'années, un réalisateur autrement plus doué que Snyder, Terry Gilliams, s'était intéressé au projet, avant de laisser tomber, jugeant le livre inadaptable. Il est tout simplement regrettable que les studios n'en soient pas restés là...

19 février 2009
Watchmen, le film
Watchmen fait partie de ces oeuvres cultes qui ont ontribué à donner ses lettres de noblesse à la bande dessinée. Conçue par les anglais Alan Moore (scénario) et Dave Gibbons (dessins), la série publiée aux États-Unis en 1986 entraîne le genre super-héros très loin des clichés habituels en proposant un traitement adulte du thème. Par ailleurs, c'est le grand Jean-Patrick Manchette qui réalisera la traduction française, gage de qualité s'il en est.
Wikipedia résume ainsi le synopsis : "L'histoire des Watchmen se déroule en 1985, dans une réalité alternative où des super-héros ayant cessé leur activité de justiciers semblent disparaître un à un, alors que la Troisième Guerre mondiale menace d'éclater à tout moment avec le bloc de l'Est. L'apparition en 1959 du Dr Manhattan, un surhomme doté de pouvoirs en faisant presque l'égal d'un dieu, a modifié l'histoire que nous connaissons : les États-Unis ont gagné la guerre du Viêt Nam, le scandale du Watergate a été étouffé, le pétrole n'est plus une des principales sources d'énergie, et Richard Nixon est toujours président en 1985. L'album est entrecoupé de plusieurs pages de documents écrits issus de l'univers des Watchmen. Articles de journaux, longs passages du journal intime de l'un des personnages, ces documents ne servent pas directement l'intrigue du récit mais permettent de donner une profondeur à l'univers des Watchmen."
Alan Moore commençait à l'époque à se faire un nom, mais c'est véritablement Watchmen qui l'a propulsé sur le devant de la scène, et son talent depuis ne s'est jamais démenti. On lui doit ainsi From Hell, La Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Promethea, Lost Girls, etc.
Très tôt, le cinéma s'est intéressé à son oeuvre, et plusieurs adaptations virent le jour, malheureusement sans que Moore ait son mot à dire sur la réalisation. Et autant le dire clairement : tous ces films sont des navets !
Lassé de voir son oeuvre ainsi bafouée, le scénariste à depuis refusé d'être associé à toute adaptation cinématographique. C'est pourquoi vous ne verrez pas son nom sur l'affiche de Watchmen, Moore n'ayant pu empêcher sa réalisation (les droits appartiennent à son ancien éditeur), il a cependant tenu à afficher publiquement son désaccord.
Seulement voilà, il semble bien que pour une fois, Hollywood se soit donné les moyens de réaliser un film véritablement fidèle à l'oeuvre dont il est l'adaptation. De l'avis même de Dave Gibbons, qui lui a accepté volontiers de participer à cette aventure, tout a été fait pour coller à la bande dessinée et lui rendre hommage.
Pour ma part, je reste sceptique sur l'intérêt même du film, le livre se suffisant à lui-même, mais j'avoue que les extraits qui circulent sur le net semblent aller dans le sens de ce que dit Gibbons. Il faudra attendre le 4 mars prochain pour se faire sa propre opinion.
En attendant, je vous propose ce petit bonus, la bande annonce, non pas de Watchmen, mais de "Tales of the Black Freighter", conçu sous forme de dessin animé. Dans l'histoire de Moore, il s'agit d'une B.D. mettant en scène des pirates que lit en toile de fond l'un des personnages secondaires. L'idée d'en faire un dessin animé est plutôt plaisante. Impossible à insérer dans le film qui sortira le mois prochain, Tales of the Black Freighter sera cependant inclus dans la version DVD...
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28 septembre 2008
Alan Moore intéresse le milieu de l'art contemporain

Figure emblématique de la bande dessinée mondiale, scénariste au talent immense, Alan Moore continue d'attirer l'attention d'un public de plus en plus large, et même aujourd'hui celle du milieu de l'art contemporain.
Pour preuve cet excellent article du journaliste Jonathan Jones sur le site du Guardian, vibrant hommage au créateur de V. pour Vendetta, Watchmen, From Hell ou encore Filles Perdues.
06 septembre 2008
Quelques coups de coeur (science-fiction - fantasy)
En rangeant ma bibliothèque, je suis retombé sur tout un tas de livres plus ou moins anciens à côté desquels il serait dommage de passer. En quelques lignes, voici un choix d'excellents bouquins de S.F. - Fantasy :
Fabrice Colin – Dreamericana (Ed. J'ai Lu)
2012. Hades Shufflin, auteur culte écrit un livre pour… Stanley Kubrick. Oui, vous avez bien lu !
A la fois récit d’anticipation, uchronie (le livre dans le livre se
passe au XIXème), réflexion sur la création artistique, ce roman est un
petit bijou !
Fabrice Colin – La mémoire du vautour (Ed. Le Diable Vauvert)
Une dérive hallucinée entre Paris et Bombay, la Birmanie et
San-Francisco. Un roman exigeant, parfois dérangeant, par un jeune
auteur qui compte.
William Gibson – Neuromancien (Ed. Folio)
Le livre fondateur du mouvement cyberpunk. INCONTOURNABLE !
William Gibson – Identification des schémas (Ed. Le livre de poche)
Une réflexion brillante sur le monde post-11 septembre. A lire de toute
urgence (son dernier livre par contre, Code source, n'est pas très bon)
!
Neal Stephenson – Le Samouraï virtuel (Ed. Le livre de poche)
On raconte que ce livre est sur la table de chevet de tous les
programmeurs de la Silicon Valley ! Un ouvrage drôle et terrifiant à la
fois !
Neal Stephenson – Zodiac (Ed. Folio)
Dans un avenir proche, les démêlés d’un éco-terroriste avec les
multinationales toutes puissantes. Un livre sans concession et d’une
actualité brûlante !
Bruce Sterling – Mozart en verres miroirs (Ed. Folio)
L’anthologie manifeste du mouvement cyberpunk. Sterling, Gibson, Rucker, Bear, Di Filippo… Ils sont tous là !
Indispensable à tous ceux qui s’intéressent à la S.F.
Bruce Sterling – Les mailles du réseau (Ed. Folio)
Dans un futur proche, un incroyable thriller sur fond de réalité
virtuelle. Un livre qu’on ne lâche pas !
Bruce Sterling – Schismatrice + (Ed. Folio)
Enfin, la version intégrale du chef-d’œuvre de Bruce Sterling...
Maurice G. Dantec – Babylon babies (Ed. Folio)
Quand Dantec injecte de la S.F. à hautes doses dans le roman noir… Sans doute son meilleur livre (je sais, il y a maintenant un film que je n'ai pas vu qui parait-il est très mauvais. Raison de plus pour lire le livre et économiser une place de ciné)
Alan Moore – L’hypothèse du lézard (Ed. Les Moutons Electriques)
Sans doute le plus grand scénariste de BD aujourd’hui, Moore est aussi
un auteur brillant, comme le prouve cette longue novella de fantasy
envoûtante, qu’accompagne un solide dossier critique qui ravira les
affictionados du créateur de V pour Vendetta.
Neil Gaiman – American Gods (Ed. J'ai Lu)
En arrivant aux USA, les premiers colons emmenèrent avec eux leurs
croyances. Aujourd’hui, leurs dieux affrontent dans un combat
titanesque et sans merci les idoles profanes du capitalisme. Du bonheur
à l’état pur !
Thomas Day – L’instinct de l’équarrisseur (Ed. Folio)
Sherlock Holmes a bien existé. Si, si. D’ailleurs, Conan Doyle le
connaissait personnellement. Enfin, tout cela se passe dans une
dimension parallèle, où notre héros bénéficie des avancées
technologiques des Worsh, un peuple extraterrestre. Un roman
complètement fou, un vrai bonheur de lecture !
Thomas Day – La voie du sabre (Ed. Folio)
La vie d’un samouraï dans un Japon uchronique et merveilleux. Un vrai petit bijou !
Michael Moorcock – Mother London (Ed. Folio)
Sans aucun doute, le chef-d’œuvre de Moorcock. Un livre magique et envoûtant ; en un mot : INDISPENSABLE !
Michael Moorcock – Gloriana ou la reine inassouvie (Ed. Folio)
Une fantasy splendide, servit par une écriture magnifique. Un des chef-d’œuvres du genre.

