Le bleu du ciel en hiver

Le blog d'un libraire

12 octobre 2009

Jean-Philippe Toussaint - La vérité sur Marie (éd. de Minuit)

imagesLa vérité sur Marie n’est pas à proprement parler la suite des deux précédents romans de Jean-Philippe Toussaint, mais plutôt une variation sur le même thème.
On y retrouve Marie, donc, femme fantasque dont on sent bien que le narrateur est éperdument amoureux. Pourtant, lorsque le livre s’ouvre, leur rupture semble consommée : « Plus tard, en repensant aux heures sombres de cette nuit caniculaire, je me suis rendu compte que nous avions fait l’amour au même moment, Marie et moi, mais pas ensemble »
L’auteur nous entraîne sur les pas de son héroïne, de Paris à Tokyo et jusqu’à l’île d’Elbe, où se scelleront les retrouvailles des deux protagonistes.
Mélancolique mais toujours ponctuée d’humour, souvent sensuelle, l’écriture de Jean-Philippe Toussaint est un véritable éblouissement, dont la musique vous accompagnera longtemps après avoir tourné la dernière page du livre.

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03 septembre 2009

Lectures...

livre_l_541Je passe sur le site d'Alina Reyes, et je tombe sur cette note, à propos du nouveau livre d'Hubert Haddad, géométrie d'un rêve, aux éditions Zulma.. Le livre est posé devant moi, comme une promesse merveilleuse... "Mille et Une Nuits de l'insomniaque qui se raconte des histoires, Géométrie d'un rêve, traversé par les figures de Faust, la Tosca ou Othello, est le roman de la jalousie inexpiable de l'amour fou", nous dit l'argumentaire de l'éditeur.

book_v_488Avant d'en attaquer la lecture et rejoindre ainsi Alina dans une sorte de communion littéraire, je vais cependant finir Rencontres avec l'archidruide de John McPhee, publié pour la première fois en 1971 aux USA et que Gallmeister a l'excellente idée de publier ces jours-ci dans la désormais incontournable collection Nature writing.

book_v_486Je signale au passage que j'ai pris un immense plaisir à la lecture, chez le même éditeur, du livre de Craig Johnson, Little Bird, un polar impeccable écrit par un grand écrivain, et dont le deuxième volet arrive bientôt !

Aller, je retourne lire !

17 juillet 2009

Fréderic Beigbeder - Un roman français (éditions Grasset)

"L'ambiance indisciplinée chez mon père, avec en fond sonore les gémissements de Jose Feliciano - le Ray Charles portoricain - et les rires haut perchés de femmes étrangères, l'odeur de whisky tourbé se mêlant à la fumée du feu de bois crépitant dans la cheminée, les klaxons provenant des fenêtres ouvertes sur la rue, un brouhaha permanent, des bols de noix de cajou, les cendriers pleins avec parfois une gélule d'amphétamine coupe-faim perdue entre les mégots, cette fête "moderne" contrastait avec la rigueur de la semaine chez ma mère, qui écoutait les chansons cafardeuses de Barbara, Serge Reggiani ou Georges Moustaki, respectait des horaires d'école stricts, dans la monotonie des journées d'hiver, l'ami Ricoré le matin, les cartables pesants qui sciaient nos frêles épaules, la cantine dégueulasse avec ingestion quotidienne de céleris rémoulade et de macédoines de légumes, et le visage triste de Roger Gicquel tous les soirs sur l'écran de la télé couleur louée chez Locatel, après le dîner dans la cuisine - escalopes à la crème, spaghettis, yaourts viennois de la marque Chambourcy - et l'on devait toujours se coucher tôt puisque le lendemain était identique. Mon propre divorce reproduit sans doute le même schéma aux yeux de ma fille : elle vit chez une maman présente, aimante, responsable, et passe un week-end sur deux chez un père fuyant, séducteur et irresponsable. Lequel l'amuse davantage ? Il est tellement facile d'avoir le beau rôle. Avoir la garde de l'enfant vous amoindrit à ses yeux : vous devenez quotidien. L'enfant est un ingrat. Si vous voulez attirer l'attention de quelqu'un, il faut le quitter." (p. 165-166)

"Un enfant est un ignorant mais pas un aveugle. Quand on ne veut pas traumatiser ses enfants, on les traumatise quand même, parce qu'ils espèrent des retrouvailles qui n'arrivent jamais. Mieux vaut tout de suite les prévenir que la mort de l'amour est irréversible." (P. 227)

 

Pour tout dire, je ne m'attendais pas à aimer le nouveau livre de Beigbeder. Je conviens bien volontiers que l'homme à du style, mais il m'a toujours semblé bâcler ses livres, et surtout 99 Francs et son succès disproportionné me l'avait rendu définitivement antipathique. Avec Un roman français, qui sortira fin août en librairie, c'est une toute autre histoire cependant. Beigbeder se livre ici comme jamais, et trouve des accents de sincérité qui font mouche à chaque fois. C'est ici l'évocation d'une époque pas si lointaine et pourtant définitivement révolue, celle des années soixante-dix, qui l'a vu grandir. Un livre générationnel en somme. Et sans doute, si ce récit m'a touché, c'est aussi pour ça : son histoire est un peu la mienne, le divorce de ses parents fait écho à celui des miens. Mais au-delà de cela, on sent que ce roman lui tenait à cœur, et certaines pages sont réellement émouvantes. Comme il le dit lui même : "Toute ma vie, j'ai évité d'écrire ce livre".

En lisant ce texte, j'ai souvent pensé au roman de Jean-Paul Dubois, Une vie française, au titre et au sujet proche, mais il lui manque un tout petit peu de souffle, et certains passages, qui traitent de sa détention en garde à vue, sont un peu trop téléphonés à mon goût, pour être tout à fait du même niveau.

Mais ne boudons pas notre plaisir : Un roman français est le grand livre de Beigbbeder, celui qu'il rêvait d'écrire et que nous désespérions presque de lire.


Fréderci Beigbeder - Un roman français (éditions Grasset) sortie le 18 août 2009

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19 avril 2009

J.G. Ballard est mort

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Il était de ceux qui ont fait sauter les barrières qui séparaient la science-fiction de la littérature générale. Ces livres ont bien souvent offerts un éclairage nouveau, original et prophétique sur notre société.
Né à Shangaï en 1930, James Graham Ballard est mort aujourd'hui, des suites d'une longue maladie.

Signalons un très bel essai publié il y a quelques mois par les éditions ére :  J.G. Ballard, hautes altitudes.


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08 avril 2009

Eric Faye - Nous aurons toujours Paris (Ed. Stock)

Je me lève généralement tôt le matin, et j'aime peu avant 7h boire mon café en consultant les dernières informations sur le site du Monde. C'est là que, souvent, j'ai rendez-vous avec Eric Faye. En effet, il signe la traduction de nombreuses dépêches pour le compte de l'agence Reuters. Je lis toujours avec attention ses petits textes synthétiques, cherchant derrière les mots la patte de l'écrivain, espérant secrètement qu'un jour une "brève" soit l'occasion pour lui de nous ouvrir, là où on ne l'attend pas, la porte de son imaginaire. Parce que justement dans ses récits, Faye part souvent du réel, du concret, pour nous entrainer dans son univers merveilleux. Je l'ai découvert avec "Je suis le gardien du phare" il y a plus d'une dizaine d'années, et chaque nouveau livre est une surprise et un émerveillement.

Faye publie ses textes alternativement chez José Corti et Stock, réservant plutôt ses nouvelles au premier et ses récits plus longs au second, excellant aussi bien dans l'un ou l'autre genre.

Son dernier livre, "Nous aurons toujours Paris" inclassable, est un hommage nostalgique à l'enfance, au voyage, à l'écriture, placé sous les figures tutélaires de Julien Gracq et Ismail Kadaré c'est un magnifique récit empreint de poésie (le terme est souvent galvaudé, mais ici il prend toute sa résonance), une réflexion douce-amère sur le temps qui passe...


9782234059818_GChaque fois que j'aurai à dire que l'écriture mène à l'amitié, je reviendrai en pensée à ce soir de mai, dans un de ces lieux dont nos rêves nocturnes assemblent les décors avec beaucoup de facilité mais que le grand jour, lui, peine à trouver.
Mais voilà, le mystère et la séduction de la vie figent le temps à l'intérieur de notre triangle, ce soir de mai. Nous sommes bien et nos sourires le disent. Le niveau de mon verre ne baisse pas d'un millimètre et pourtant j'ai l'impression de boire, boire. De quoi suis-je ivre ? De quoi nous enivrons-nous ? Je ne sais plus de quoi nous avons parlé, là-haut, pour dire un accord rare, sans jamais le dire.Nous sommes dans un état antérieur à l'invention du temps, les verbes ne se conjuguent qu'au présent. Souvent, je reviens en pensée à ce jour de Zagreb où nos vies ont marqué ensemble une manière de pause, et me dis que l'écriture, depuis l'âge de vingt ans, m'avait conduit à ce moment suspendu, lequel, tandis que nous le vivions, était sans avant, sans après; petit bloc d'éternité, ce moment, qui s'était détaché du ciel des anges pour nous montrer comment tout aurait dû être, comment tout aurait pu être si Adam et Eve n'avaient pas fait les cons.


Eric Faye -  Nous aurons toujours Paris (Ed. Stock)

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27 mars 2009

Marc-Edouard Nabe - Le Vingt-Septième Livre (Ed. du Diletante)

 

250px_Marc_Edouard_NabeComme en ski, j'ai pris toutes les portes condamnées : le jazz (très mauvais), le style (aïe), l'art (c'est mort), l'autobiographie (surtout pas), l'actualité (ça déclasse), les Juifs (non !), le Christ (c'est foutu !), la révolte (je le fais exprès ou quoi ?). Non, j'aurais dû choisir, pour mon slalom, l'exact contraire, dans les thèmes comme dans la manière de les exprimer. Roman à thèse + écriture plate + athéisme revendiqué + critique de son temps (mais pas trop) + culture rock-pop + défense du capitalisme + attaque des Arabes = succès garanti. Qui a réussi ça ? Ne cherche pas davantage dans ton miroir, c'est toi, Michel mon cher voisin...
Oui ! On avait besoin d'un écrivain de quarante ans, "rebelle", réac (même un peu "facho"), qui dise son temps dans un style original et scandaleux... Bref : "le nouveau Céline"... Excuse-moi, c'est trop bête : j'ai longtemps cru que c'était moi ! Fantasme enfantin ! On dirait que Céline est un rôle à jouer que chaque écrivain "sulfureux" cherche à endosser, comme une défroque, une panoplie...La grande erreur de ceux qui te comparent à Céline, c'est qu'ils confondent le Céline d'aujourd'hui et celui d'hier. Le Céline avec son statut actuel et l'autre, le vrai, celui d'il y a cinquante ans... Leur Céline et le Céline de Céline ! Encore une question de temps et de mort. On t'identifie de ton vivant à Céline mort. N'est-ce pas trop facile ? Malgré le succès de son
Voyage au bout de la nuit, le Céline de son époque n'avait rien à voir avec le Houellebecq de maintenant. Céline n'était pas encore le Grand Écrivain Culte. Tu le sais aussi bien que moi. C'était un médecin pauvre et un styliste éblouissant, un révolutionnaire du roman, à contre-courant (et pas dans le vent), un maudit du système, suspect au plus grand nombre... Bref, un grand niqué ! Pas une rock-star consacrée comme toi, Michel, croulant sous les fans !


bhlimagesInfréquentable depuis toujours, réac en diable comme il le dit lui-même, Nabe attire contre lui les foudres de tous les bien-pensants, alors qu'il mériterait au moins d'être reconnu pour ce qu'il est : un grand écrivain.
A l'origine écrit en 2005 comme préface à la réédition de son premier ouvrage, Au régal des vermines, les éditions du Dilettante ont eu la bonne idée de ressortir seul ce long texte sous forme de lettre adressé à Michel Houellebecq, histoire de remettre les pendules à l'heure quand ce dernier a l'audace de se prétendre avec son compère BHL Ennemis publics...


Le Vingt-Septième Livre - Marc-Édouard Nabe (Le dilettante - 10€)

12 mars 2009

Alan Moore - La voix du feu (Ed. Calmann-Levy)

imagesS'il est bien connu (et reconnu) comme scénariste de bande dessinée, on sait moins qu'Alan Moore est aussi l'auteur d'une poignées de nouvelles et d'un roman, La voix du feu, fort bien traduit chez nous par Patrick Marcel l'an passé dans la collection Interstices des éditions Calmann-Levy.

Dans ce livre ambitieux, Moore entend retracer l'histoire de Northampton, sa ville natale, depuis l'aube de l'humanité jusqu'à nos jours.  Plus qu'un roman, il s'agit plutôt ici d'un collage de nouvelles, qui toutes se situent à un moment historique différent, mais au même lieu, chacune constituant une strate supplémentaire sur laquelle se construit la suivante.
Si le livre ne tient pas toutes ses promesses, le récit est souvent captivant et, en passant au roman, Alan Moore a su préserver la musicalité si particulière de sa prose.
La dernière partie du livre est tout spécialement intéressante puisque c'est Moore lui-même qui en est le personnage principal. Il nous invite ainsi à le suivre tout au long d'une journée, évoquant ses lieux de prédilection, ses amis, son travail.
Il évoque aussi de manière à la fois pudique et très intime sa pratique de la magie, qu'il lie de façon tout à fait inextricable à son activité de créateur. Ce sont là quelques unes des plus belles et fascinantes pages de l'ouvrage.

moore

Le rituel est simple, en son genre, prévu seulement comme un point focal, une plate-forme conceptuelle où se tenir, au coeur des tourbillons et des glissements de ce terrain illusoire : des serpents imaginaires sont placés aux points cardinaux, en protection contre les pièges mentaux que symbolisent ces directions majeures, tandis qu'appel est fait en même temps à des vertus tout aussi symboliques. En ce domaine l'idée est la monnaie unique, et toutes les idées sont des idées réelles. Un langage pesant est engendré et utilisé pour arrimer ces images comme des bouées de repère à l'intérieur de l'esprit. Cette incantation et le roman progressent ensemble vers le silence prégnant, suspendu, de leur culmination. Voilà comment on fait les choses ici, et comment on les a toujours faites.
Vin, fleurs de la passion et autres substances de la terre. Formes peintes avec les doigts tordus en l'air. Des gestes dérangés, bien entendu, mais après tout, le dérangement est le but recherché. Exprime le désir en termes à la fois lucides et transparents. Ecris-le, de crainte qu'il ne soit oublié quand le spasme frappera. Maintenant, au creux de l'estomac, le fourmillement d'extases horribles qui approchent. Un nom prononcé, un appel lancé, et puis le silence. Échec. Rien ne se passe et soudain, l'élan d'autre chose. Soudaine déperdition de chaleur, et convulsion. Parcours précipité, visage blême, d'une échelle de grenier transformée en escalier d'Escher, ne parvenant à atteindre l'ultraviolet de la salle de bains éclairée au néon qu'au moment où le venin remonte pour se déverser dans la porcelaine béante.




Alan Moore - La voix du feu (Éditions Calmann-LevyCalmann-Levy - collection Interstices)

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11 mars 2009

Alejandro Jodorowsky - L'arbre du Dieu pendu (Ed. Points Seuil)

Avec ce livre, Jodorowsky nous conte l'histoire de sa famille sur trois générations, mais cette histoire prend ici une dimension que l'on pourrait qualifier de biblique. Elle part de Russie, traverse l'Europe, puis l'atlantique pour finir au Chili. Au cours de ce périple, les ancêtre d'Alejandro affronteront des tempêtes et des créatures fabuleuses ; la terre s'ouvrira devant eux, des manifestations surnaturelles se produiront sous leurs yeux. Ils devront faire face à la colère divine, à la cupidité et à la violence des hommes. Ils seront trahis, battus, volés, mais leur route se poursuivra inlassablement, surmontant tous les obstacles.

En choisissant d'élever l'histoire de sa famille au rang de mythe, Jodorowsky veut nous montrer combien notre arbre généalogique, qui est "un piège qui limite nos pensées, nos émotions, nos désirs et notre vie matérielle", constitue aussi "le trésor qui renferme l'essentiel de nos valeurs". Et l'auteur d'ajouter : "Ce livre n'est pas seulement un roman mais un travail qui, s'il a été réussi, aspire à servir d'exemple pour que chaque lecteur le suive et transforme, au travers du pardon, sa mémoire familiale en légende héroïque."

Comme à chaque fois avec Alejandro Jodorowsky, derrière l'humour décapant qui sous-tend tout le livre, derrière la puissance romanesque qui nous aspire, chaque ligne recèle une vérité profonde qui nous inspire et nous aide à progresser dans notre propre quête, dans la recherche de notre voie... Un grand, un très grand livre...

images

"Ces dernières années où je n'ai pu parler avec vous, je me suis consacré à réviser intérieurement les livres sacrés que je connais par coeur. J'ai eu l'idée de les résumer en un seul volume ; ensuite, en un chapitre ; puis en une page ; et enfin, en une seule phrase. Cette phrase constitue le maximum de ce que je peux vous enseigner. Elle a l'air simple, mais si vous la comprenez, vous n'aurez plus besoin d'étudier..." Le Rebbé la lui dit. Et pour Alejandro, à partir de là, la vie fut changée : "Si Dieu n'est pas ici, il n'est nulle part ; c'est l'instant même qui constitue la perfection."




Alejandro Jorodowsky - L'arbre du Dieu pendu (éditions Points Seuil)

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21 décembre 2008

Jacques Bonnet - Des bibliothèques pleines de fantômes (Ed. Denoël)

des_biblioth_ques_pleines_de_fant_mes(...) nous possédions tous deux une bibliothèque monstrueuse de plusieurs dizaines de milliers d'ouvrages. Non pas une de ces bibliothèques de bibliophile aux ouvrages si précieux que leur propriétaire ne les ouvre jamais de crainte de les abîmer, mais une bibliothèque de travail où l'on n'hésite pas à écrire dans les livres, à les lire dans son bain, et où l'on conserve tout ce que l'on a lu - livre de poche compris et les multiples éditions éventuelles d'un même ouvrage - ou que l'on a l'intention de lire plus tard. Une bibliothèque non spécialisée ou plutôt tellement spécialisée dans tellement de domaine qu'elle en devient généraliste. Nous dissertâmes tout au long du repas sur le bonheur et la malédiction pesant sur notre sort : les livres sont coûteux à l'achat, ne valent rien à la revente, sont hors de prix lorsqu'il faut les retrouver une fois épuisés, sont lourds à porter, prennent la poussière, craignent l'humidité et les souris, sont à partir d'une certaine quantité quasi impossible à déménager, nécessitent un classement précis pour pouvoir être utilisés et, surtout, dévorent l'espace.
(...) Nous étions heureux, Pontiggia et moi, de comparer les réactions de nos visiteurs occasionnels devant le spectacle étonnant pour eux. Après des "oh !" et des "ah !" viennent inéluctablement les mêmes questions : "Vous en avez combien ?" "Vous les avez tous lus ?" "Comment vous vous y retrouvez ?" etc. Pour nous l'étonnement serait plutôt, lorsque nous pénétrons chez quelqu'un, l'absence de livres ou l'aspect étique de la bibliothèque d'un soi-disant confrère, ou alors des ouvrages parfaitement rangés, souvent protégés par des vitres, et dont on sent bien que la présence est d'apparat."

Jacques Bonnet - Des bibliothèques pleines de fantômes (Éditions Denoël - 12€)


Voilà un petit ouvrage érudit et brillant qui, en cette période, fait figure de cadeau idéal pour tout amateur de livres. Même ceux aux bibliothèques plus modestes que celle de Jacques Bonnet se reconnaîtront dans ces pages.
Un petit bijoux à partager sans modération... Et qui se doit de figurer dans toute bibliothèque digne de se nom !

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29 octobre 2008

Connaissez-vous Trevanian ?

"Etre gentil, c'est la façon dont un homme fait son chemin dans la société s'il n'a pas l'étoffe d'être dur ou la classe d'être brillant"

Trevanian est l'un de ces écrivains mystérieux dont l'Amérique à le secret. A l'instar d'un Stalinger ou d'un Pynchon, il a vécu reclus et il n'existe aucune photo connue de lui. Il a écrit de nombreuses nouvelles et sept romans, mais on lui prête également d'autres ouvrages rédigés sous le pseudonyme de Nicholas Seare.
On pense aujourd'hui avec une quasi certitude que derrière Trevanian se cachait William Rodney Whitaker, professeur d'université né le 12 juin 1931 à New York et décédé le 14 décembre 2005 en Angleterre. Mais l'homme a toujours entretenu le mystère et a laissé derrière lui, au gré de rares interviews, un nombre incalculable de fausses pistes. Ses ouvrages contribuent encore à brouiller les pistes, en mélangeant habilement à la fiction des éléments de la vie supposée de l'auteur. Ainsi, on a longtemps cru qu'il était né à Tokyo le 12 janvier 1925, et qu'il vivait dans le pays Basque. Certains ont même avancé l'hypothèse que Trevanian n'était autre que Robert Ludlum !

ShibumiSubtiles parodies de romans d'espionnage, ses livres se sont vendus à plus de 5 millions d'exemplaires dans le monde et ont été traduits dans 14 langues. Le plus célèbre est sans doute La Sanction, qui fit l'objet d'une adaptation au cinéma avec Clint Eastwood en 1975. Mais son chef-d'œuvre, c'est Shibumi, écrit en 1979, que les éditions Gallmeister nous propose aujourd'hui dans une traduction entièrement revue.
Le livre raconte le destin tragique d'un certain Nicholaï Hel, tueur à gage implacable pétri de culture japonaise et de son ultime affrontement avec la Mother Company, une agence gouvernementale américaine aux ramifications tentaculaires. Ce qui est proprement sidérant, c'est de voir combien ce livre n'a pas pris une ride et reste tout à fait valide aujourd'hui dans ses attaques contre une certaine Amérique qui étend son mode de pensée à tout l'occident. Trevanian noircit le trait à l'excès et s'en donne à cœur joie, n'épargnant personne : français, anglais, palestiniens, israéliens, tout le monde en prend pour son grade ! Seuls les basques trouvent grâce à ses yeux, ce qui nous vaut de très belles pages à la fois picaresques et poétiques.
Mais derrière l'humour, derrière chaque bon mot, se cache une pensée profonde qui fait de Shibumi un livre réellement important, un livre qui vous fait réfléchir et vous enrichit, et qui en ces temps de crise économique mondiale apparaît presque prophétique.

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