Le bleu du ciel en hiver

Le blog d'un libraire

15 septembre 2009

La brigade chimérique (L'Atalante)

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Au tournant du siècle, le petit monde de la SF bruissait d'une rumeur insistante : Serge Lehman, en passe de devenir LE grand auteur du genre en France, travaillait à l'écriture d'un projet incroyable, un roman-monde baptisé Métropolis. Las, pour tout un tas de raisons, le récit ne verra jamais le jour sous sa forme initiale.

Mais voilà qu'aujourd'hui, épaulé au scénario par Fabrice Colin, Lehman entreprend de décliner son concept sous la forme d'une bande dessinée, ou plutôt d'un comics puisque le format des albums et la structure des histoires est celle des publications américaines. C'est Gess, impeccable ici dans une sorte de bel hommage à Guy Davis et Mike Mignola qui signe les illustrations, épaulé de Céline Bessonneau à la mise en couleurs.

Si l'idée de reprendre les grandes figures de la littérature populaire du début du siècle dernier pour en faire des super-héros fait forcément penser à la Ligue des Gentlemen Extraordinaires d'Alan Moore, le résultat est cependant très différent. Déjà, l'époque n'est pas la même (nous sommes ici dans les années 30 et non à la fin du XIXème), et surtout, le traitement de l'histoire est tout à fait original et passionnant.

L'aventure s'accompagne d'un site et même d'un blog, et est relayée en librairie par de très élégants ex-libris et une tournée des auteurs un peu partout en France.

Projet un peu fou, original et passionnant, La Brigade Chimérique dont le deuxième tome sort ces jours-ci mérite vraiment que l'on s'y intéresse de très prés...



01 juin 2009

Interview avec Jean-Marc Lofficier - Quatrième partie

La première partie

La deuxième partie

La troisième partie

La quatrième et dernière partie :

TLCOVERPNTongue*Lash évolue dans un univers très particulier. Peux-tu nous le décrire, et nous raconter la genèse de ce projet ?
Il s’agit en effet d’un univers Maya moderne (voire futuriste) ou la civilisation greco-romaine ou occidentale n’a pas vu le jour.  Le pourquoi de tout ça sera expliqué un jour si on nous en donne l’occasion.  Conceptuellement, ou thématiquement, l’influence qui fut à l’origine de ce projet fut un roman policier de Tony Hillerman, SKINWALKERS, qui faisait intervenir un détective indien dans une réserve du Sud-Ouest américain, et incluait des notions de mythologie indienne.  L’idée de faire une histoire dans un cadre et avec des détectives mayas est partie de là.
On a rencontré Dave Taylor à une convention de BD à Londres -- je ne me rappelle plus l’année exacte mais ce devait être vers 1989 ou 1990 ?  Plus tard, quand on a lancé la série du MONDE DU GARAGE HERMETIQUE avec Eric Shanower aux USA, il nous a envoyé, sans être sollicité, des pages d’échantillons (qu’on a d’ailleurs reproduit dans l’édition US) de son travail.  A l’époque il travaillait pour Marvel U.K. et un peu pour Marvel U.S. et il en avait assez de faire du super-héros, et cherchait à faire autre chose, dans un style plus européen et moins, disons, kirbyien.  C’est comme ça qu’on en est venu à lui proposer de faire cette histoire de détectives Maya qui traînait toujours dans nos tiroirs.

taylor2Deux mini-séries sont parues à ce jour. Quel accueil à eu la série et peut-on espérer une suite ?
L’accueil aux USA a été excellent, surtout pour la seconde série, où le style de Dave est plus maîtrisé (c’est normal), et les couleurs de Scarlett sublimes.  On a une troisième histoire en projet, mais hélas pas de moyens financiers de la réaliser.  Le marché du comic-book s’est écroulé aux USA, et les éditeurs rechignent à payer des prix de pages (à-valoir) qui permettraient à Dave, qui a un job régulier dans le design de jeux vidéos, de se libérer.
C'est dommage parce que la troisième histoire prévue, "Les Vacances de Tongue*Lash", auraient conduit nos deux enquêteurs sur notre monde à nous. 

Tu as dit que pour le SemicVerse, tu avais commencé par élaborer une véritable « bible ». Est-ce que tu procède toujours de la sorte, as tu besoin pour attaquer une histoire d’avoir d’abord défini de manière approfondie tes personnages, au point d’imaginer des choses qui ne te serviront probablement pas dans l’histoire mais qui pour toi donne de la profondeur à tes héros ?
C'est un peu plus compliqué que ça.  Il est exact que si on se lance dans une histoire assez complexe, que ce soit Tongue*Lash, Hogun Temu, ou le Robur sur lequel nous travaillons en ce moment avec Gil Formosa pour l'Echo des Savanes, trois histoires qui se déroulent chacune dans des univers inventés, il faut avoir une notion de l'histoire, de la géographie, et des éléments principaux de cet univers, autrement il est difficile de bâtir un scénario cohérent, du moins à mon avis.  Tout ça conduit donc à créer, si ce n'est que dans sa tête, beaucoup plus de choses que le lecteur n'en saura, ou qui seront utilisées dans un seul épisode. C'est vrai aussi du SemicVerse.  Par contre, une chose en entraîne une autre, et toutes ces constructions ne sont pas forcément solides.  Au détour d'un scénario, on peut être amené à imaginer une chose qui va en entraîner une autre, et ainsi modifier l'idée de départ.  Et puis il reste toujours des zones d'ombre, qui se remplissent au fur et à mesure de l'avancement d'une saga.  Donc c'est un processus de création qui reste quand même flexible. 
Par exemple, dans le cas de Robur, la nécessité que nous nos sommes imposés de découper l'histoire en chapitres pour sa publication dans L'Echo m'a conduit à modifier sa structure, ce qui de fil en aiguille m'a amené à changer certains éléments du scénario, ce qui ensuite a provoqué des chamboulements dans l'univers que j'ai crée dans ma tête et dont le lecteur n'a pas communication.  Inversement, il s'est produit que Gil Formosa fasse une suggestion ou me pose une question et que ma réponse soit dictée par quelque chose que je sais et qui est important pour moi, mais qui n'interviendra pas dans le récit avant peut-être un hypothétique 5ème ou 6ème album.

Quels conseils donnerais-tu à un scénariste débutant qui souhaite se lancer dans le comics ? Existe t-il des trucs, des exercices pour mieux maîtriser le genre ? Et si oui, quels sont-ils ?
Je ne suis pas très fort pour donner des conseils...  A un niveau pragmatique, peut-être... Dans le cas présent, je conseillerais d'aller chercher fortune ailleurs car je ne pense pas que la BD soit dans l'absolu un bon choix de carrière... Mais laissant les sordides questions matérielles de côté, on en revient à des problèmes classiques : structure, personnages, dialogues, etc.  Je ne pense pas qu'il y ait de "trucs" particuliers, autre que j'ai du apprendre à être concis car le nombre de mots qui peut rentrer dans un ballon, surtout si on ne veut pas alourdir la case, est quand même limité. 
Un "truc" marrant que m'a appris Julie Schwartz, c'était d'éviter le mot "flick" en anglais parce qu'au lettrage les lettres "L" et "I" e confondent et ça donne "fuck"!  Je crois que les anglo-saxons entendent les dialogues dans leur tête quand ils les lisent plus que les français.  Il est plus naturel de lire un comics à haute voix que de nombreux albums de BD françaises, qui sont plus littéraires et moins verbaux, ou des fois, tous les personnages s'expriment avec la même voix.  Ce n'est pas vrai d'Hergé, de Greg, de Franquin, d'Arleston, de Van Hamme, évidemment, mais cela se voit quand même pas mal.   C'est moins vrai ici.

Et à un dessinateur ?
Là, je vais faire impasse, car je ne me sens pas du tout qualifié pour donner des conseils à un dessinateur, autre bien sur que d'apprendre à dessiner, mais après, c'est une question d'évolution et de recherches personnelles.  J'ai une attitude très "cool" envers mes dessinateurs -- en général, dans la mesure où l'essentiel de l'histoire n'est pas affecté, je les laisse libres de dériver, et j'essaie de m'adapter.

fantomas_1Peux-tu nous parler un peu de la SF, de l'influence quelle a eu sur toi ? Est-ce que tu fais une différence entre les romans, les films, les comics et la BD, ou est-ce qu'au contraire pour toi tout cela forme un tout qui constitue la SF dans son ensemble ?
Chaque médium a bien sûr ses propres règles narratives, mais sur le fond, je ne fais pas de distinction profonde. J’ai découvert la SF dans ses différentes incarnations, BDs, livres, films, télé, radio (eh oui !), dessin animé (Joe au Pays des Abeilles de Jean Image -- autre chose qui ma beaucoup marqué étant petit), voire fumettis, donc pour moi il y a une congruence qui fait que chaque médium est un peu comme une branche émanant du même tronc.
Tenez, le Joe miniaturisé de Jean Image explorant les Merveilleux Royaumes des Mouches sur leur petits nuages, avec leurs cultures différentes, c’est presque du Jack Vance...  Je crois qu’on peut passer de Rocambole (livres Marabout) à Fantômas (films avec Jean Marais) à Satanik (fumetti italien) à Batman (comics US) sans trop de difficultés.  Ou de Jules Verne au sous-marin de Legrand-Ixe dans Nic et Mino.  Vous voyez ce que je veux dire ?  Les frontières sont plus techniques que conceptuelles.  Je n’ai jamais compris pourquoi certains fans de SF dans un médium puisse en mépriser un autre, surtout quand on a été soi-même victime du mépris de la culture générale.  Quand j’étais petit, on confisquait encore Spirou ou Tintin dans mon école, et si on m’avait attrapé avec Satanik, cela aurait été le renvoi garanti.  Je ne veux pas me poser en « résistant »,  mais enfin quand on a du se cacher pour lire de la SF, c’est un peu bizarre de voir certains faire la fine mouche.  Il me semble qu’on devrait tous faire preuve d’œcuménisme du genre !

Les années 70, c'est l'époque où en Angleterre Moorcock lance la revue New Worlds, c'est aussi l'époque des Ballard, des Spinrad. La SF en est profondément modifiée, une école européenne semble émerger, des oeuvres plus ambitieuses, plus "littéraires" sont proposées. En étais-tu conscient à l'époque, et est-ce que cela t'a influencé ?
La bataille de la « new wave » (nouvelle vague) a en effet déchiré nos revues et fanzines après 68.  C’était l’époque de « la SF sera politique ou ne sera pas ».  D’un coté il y avait un brave lecteur de Galaxie, M. Statot (le nom m’est resté) qui proposait de passer Harlan Ellison au pistolaser.  "Il faut abattre la bête Ellison," disait-il.  Je n'intente rien!  De l’autre, Andrevon et surtout Bernard Blanc s’érigeaient en tribuns populaires et jugeaient toute SF à travers le prisme de l’idéologie de gauche post-68arde, pro-Larzac, anti-nucléaire, etc.  Ils n’avaient pas toujours torts, mais mon dieu ce qu’ils pouvaient être ennuyeux !   On passait les malheureux Edmond Hamilton et Poul Anderson à la moulinette critique, et en échange, on nous proposait Ciel Lourd Beton Froid!  Ce n’est pas la meilleure époque de la SF française...
La collection argentée de Gérard Klein chez Laffont, Ailleurs & Demain, fit à mon avis bien plus pour remonter l’image de la SF que tous les efforts conjugués de nos auteurs politiquement engagés, dont il ne reste d’ailleurs pas grand chose aujourd’hui.
De là à dire que ça m'a influencé, je ne crois pas.  Mes auteurs favoris restent des deux côtés de la ligne de démarcation de l'époque: Vance, Farmer, Asimov, Clarke, mais aussi Zelazny, Moorcock, Ellison, Silverberg de l'autre.  Si influence il y a eu, elle aura été plutôt à l'opposé du but recherché: j'ai appris à détester la littérature dogmatique, où l'opinion de départ, ce que l'auteur cherche à prouver, est plus important que les faits qui contredisent cette opinion.

Comment est né Hollywood Comics ? Quel est le rôle de cette structure, qui représentez-vous aujourd’hui ? Vers quels médias vous orientez-vous ? Cherchez-vous de nouveaux talents, où ne travailler vous qu’avec des auteurs déjà confirmés ?
Hollywood Comics est le nom de notre agence littéraire -- en bref, on sert de conseils et négociateurs aux gens (dessinateurs, scénaristes, et autres) évoluant dans le milieu de la BD, du dessin animé, du cinéma, de la télé, etc.  On travaille dans tous les médias -- tout en continuant notre activité de scénaristes -- et je crois qu’on fait du bon travail pour les autres.  Par contre on est par la nature de notre activité plus réactifs que proactifs.  On travaille avec de jeunes auteurs tout autant que des auteurs confirmés ; c’est juste que les jeunes auteurs ont moins d’opportunités.

Que représente la BD pour toi ? Que penses-tu du manga qui connaît un tel essor aujourd’hui ? Crois-tu que les comics américains ont encore des choses à dire, et quels sont les grands acteurs du genre à ton avis ?
La BD reste le médium idéal pour raconter des histoires qui ne pourraient pas être racontées dans n’importe quel autre médium.  C’est comme être réalisateur de films à gros budgets sans avoir à se soucier des studios et des budgets, et de pouvoir faire ça tous les mois, comme un feuilleton TV, et donc pouvoir cultiver des sagas et des trames complexes, s’étalant sur de longues périodes de temps.  Je n’ai pas d’opinion particulière sur le manga -- je connais les classiques, Otomo, Shirow, LONE WOLF, MAI, 2001 NIGHTS, CRYING FREEMAN, etc mais je ne suis pas tout ce qui se fait, bien sur. 
Quant aux comics, ils souffrent essentiellement d’un problème de distribution, de paramètres économiques qui les asphyxient -- c’est vrai en France aussi.  On perd des auteurs potentiellement géniaux simplement parce qu’ils n’y trouvent plus le moyen de gagner leur vie, sauf s’ils travaillent pour Marvel ou DC où ils font un truc de temps à autre.

surv02Peux-tu nous parler de Rivière Blanche, et ce sur quoi vous travaillez, Randy et toi en ce moment ?
Comme je l’évoquais plus haut, après avoir lancé Black Coat Press mi-2003, nous avons pris la décision un an plus tard de faire la même chose en français avec Rivière Blanche. Rivière Blanche publie des manuscrits dans l'optique résolument nostalgique des années 1970. Les maquettes de couverture de nos collections ont été d'ailleurs volontairement conçues en tant qu'hommages aux anciennes collections "blanche" et "bleue" d'Anticipation et "noire" d'Angoisse du Fleuve Noir, indiquant par là même nos choix éditoriaux. Tout cela fonctionne grâce à Philippe Ward, qui assume la direction de la collection et choisit les livres à publier, etc. 

Tu as publié un livre référence sur la SF française. Pourquoi aux USA et en anglais ?
J’avais déjà une excellente relation avec cet éditeur de livres universitaires qui avait publié deux autres ouvrages de Randy et moi auparavant.  De toute façon, un tel ouvrage n’est économiquement publiable qu’aux USA où par le jeu de la démographie on peut espérer vendre au moins 500 exemplaires.  En France on en vendrait 100, à tout casser.  Et puis la motivation principale était de montrer aux anglo-saxons, enfin aux experts du genre, tout ce qui a été fait en français dans le genre.  Parce qu’en fait à part Jules Verne et une ou deux exceptions, ils ignorent tout de la culture française.  De ce point de vue là, opération réussie. Les réactions, à l’exception de quelques critiques ponctuelles méthodologiques et d’ailleurs pas fausses, ont été dithyrambiques.

Comment est né ce projet ?
C’est mon côté missionnaire.  Et puis comme toujours, on finit par écrire ce qu’on a envie de lire (ou consulter) et qui n’existe pas.

Une édition française est-elle prévue ?
Ah ah ! On peut rêver !  Un bouquin de 800 pages comme ça n’est pas jouable en France, à moins de trouver un mécène.





Propos recueillis par Philippe Castelneau
Interview initialement publiée dans la revue SWOF en 2001 / Revue et mise à jour en 2009
Encore une fois, un grand merci à Jean-Marc pour sa patience, sa gentillesse et sa disponibilité.

Le site officiel de Jean-Marc est ici,  le site officiel de Rivière Blanche est

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19 mai 2009

Interview avec Jean-Marc Lofficier - Troisième partie

La première partie

La deuxième partie

Troisième partie :

Ton travail est presque toujours le fruit d’une collaboration avec Randy, à l’exception notable du Semic verse. Vous signez même sous un nom générique, RJM Lofficier. Est-ce qu’il s’agit d’une collaboration à la Lennon / Mc Cartney, où en dépit d’une signature commune il arrive que ce soit un travail solo, ou bien s’agit t-il d’une vraie collaboration à 100%, et dans ce cas, qui fait quoi, comment vous répartissez-vous le travail ?
Dans le cas du SemicVerse c’est signé Jean-Marc seul, parce que d’une part je gratte beaucoup de choses directement en Français et d’autre part Randy n’a pas grandi avec ces personnages alors que moi, oui. 
Mais tout le reste de nos travaux est fait en collaboration ; en général je suis plus responsable des intrigues et des concepts, et Randy des dialogues.  Mais les documents se repassent des fois deux ou trois fois de main en main, donc à l’arrivée c’est difficile d’attribuer une paternité précise à tel ou tel truc.

comicscovernosferatuPeux-tu nous parler de ton projet chez DC autour du cinéma expressionniste ?
L’idée est venue de moi seul, et au début il ne s’agissait que d’un tome, Superman - METROPOLIS -- l’idée d’une trilogie est venue après.  Roy Thomas s’est trouvé à faire les dialogues du premier tome parce qu’on travaillait pas mal ensemble à l’époque, et il avait participé à, disons, l’effort de vente du projet. C’est Mike Carlin qui a choisi Ted McKeever, que je connaissais déjà et avec qui je m’entendais très bien. Il est certain qu’il a donné un souffle tout à fait spécial à ce projet et que, sans lui, je n’aurais pas imaginé une suite..  En tout on a fait trois tomes : SUPERMAN’S METROPOLIS, BATMAN NOSFERATU et WONDER WOMAN THE BLUE AMAZON. On aurait pu en faire d’autres, mais DC a pris la décision de s’arrêter là. Il faut dire que c’était plus un succès critique que commercial.

Peux-tu nous raconter en détail comment s’est mis en place le projet Semicverse, qui malheureusement à tourné court ?
Fin 98 ou début 99, Thierry Mornet m’a contacté par e-mail pour une affaire qui n’avait rien à voir avec le SemicVerse, et de fil en aiguille, nous nous sommes mis à correspondre, et je lui ai vendu -- il n’y a pas eu besoin de le forcer beaucoup ! -- la notion de SemicVerse en lui montrant comment les personnages crées par (ou pour) Marcel Navarro / Lug s’intégraient de façon harmonieuse dans un univers partagé. 
L’univers Lug n’est au fond pas très différent de ce qu’était l’univers DC dans les années 60s, à mon avis.  Bref, j’ai rédigé un projet de saga en 12 numéros style Crisis on Infinite Earths intitulé alors Strangers, qui devait relancer tout ça d’un coup. On en avait même discuté à Paris lors d’un de nos passages en Mai 1999, et à San Diego ensuite.  Mais dans la pratique, cela ne s’est pas fait, pour des raisons économiques.  Thierry n'a pas pu débloquer les autorisations nécessaires pour lancer d'un coup, comme ça, une maxi-série de 12 comics couleurs.  Ce qui s’est fait à la place, c’est un travail à la pièce, en commençant avec de nouvelles histoires de Zembla et Kabur dans Special-Zembla, suivi du lancement du nouveau Fantask, puis de la migration de nouvelles séries dans chacun des pockets : Phenix dans YUMA, Dick Demon dans MUSTANG, etc.
Du coup, au lieu d'une explosion massive, le montage du SemicVerse a du se faire par petites touches, dans plusieurs séries, et il y a tout un tas de notions ou de personnages qui n'ont jamais  eu l'opportunité de monter en scène.  C'était très frustrant d'un côté; de l'autre, ce fut un "challenge" car il fallait faire avec des éléments disparates, dans de petits débouchés, style histoire de 8 pages publiées dans Rodeo.
On a quand même fini par réaliser STRANGERS, qui entre-temps avait légèrement changé d’optique, et puis fin 2003, les ventes des pockets restant faiblardes, les dirigeants de Semic ont pris l’initiative de tout arrêter.

bcphomicron01Aujourd’hui que nous avons un peu de recul, que penses-tu du travail accompli sur ce projet ?
Je suis satisfait de ce qui a été fait ; je regrette simplement que nous n’ayons pas eu plus de moyens pour pouvoir faire quelque chose de mieux. Après l’arrêt de Semic, les différents créateurs des personnages et moi-même se sont rassemblés et avons fondé une association pour continuer à gérer la vente des droits de ces séries. Cela nous a permis d’entamer une séries de rééditions au format trade paperback aux USA. Sept volumes sont déjà parus.

Quels sont tes regrets et tes satisfactions ?
Regrets : les séries qui sont restées sur le pavé, commeMorgane et Kidz, ou les histoires inachevées tels Doick Demon et Kabur..   Satisfactions : Wampus -- l’idée de pouvoir reprendre et boucler cette histoire de ma jeunesse avec le même dessinateur qu’en 1968, Luciano Bernasconi, tient du rêve éveillé.  Luciano est un grand monsieur, qui a toujours une pêche incroyable.  Pour moi, c'est un peu comme travailler avec Jack Kirby, car Luciano est au SemicVerse ce que Kirby est au Marvel Universe.  C'est lui qui a conceptualisé plus de la moitié des grands personnages.  Wampus, Kabur, Saint-Germain, Bob Lance, Sibilla, Kit Kappa,  Phenix, le Gladiateur, l'Ami Barry, Billy Boyd, l'Autre, Starlock, tout ça, c'est Luciano!
J'ai d'ailleurs connu Jack Kirby, mais je n'ai jamais eu l'honneur de travailler avec lui; tout au plus m'a-t-il appuyé moralement et fourni quelques indications précieuses quand j'ai recrée une version adulte de ses Boy Commandos dans Blue Beetle pour DC.  Et puis Jose Ladronn et moi nous avons fait Transilvane, qui est un hommage non déguisé à Jack...

Quels étaient les différences entre ce relaunching et par exemple les ABC Comics de Moore ?
Beaucoup de dollars en moins de notre côté ! (rires).
Remettre à jour d'anciennes séries... ma foi, on aime ou on aime pas, mais c'est quand même l'essence des univers partagés qui sont au cœur du phénomène comics.  Il n'y a jamais eu d'univers intégré dans la BD française comparables à ceux des américains, hormis un peu chez Lug et Imperia.  Je trouve amusant d'essayer de retaper tout ça, à la limite plus que de faire semblant avec de faux "passés" créés rétroactivement et artificiellement de toutes pièces comme la ligne Awesome ou ABC de Moore par exemple.  Plutôt travailler sur du vrai démodé que du faux démodé, en quelque sorte.
Je connais un peu Alan, bien qu'on se soit perdu de vue... On a tous deux travaillé pour Dez Skinn, et je me souviens qu'on avait bavardé de Watchmen à San Diego en 85 ou 86...  J'aurais pu faire comme Watchmen et rebaptiser les héros du SemicVerse -- Captain Atom devenant Doctor Manhattan, Homicron devenant, je ne sais pas, Alphatron! Mais cela aurait servi à quoi?  A mon avis, il est bien plus intéressant de considérer l'ensemble de la production Navarro-Lug -- plus de 250 personnages ou séries! -- et poser comme point de départ que tout ça est "réel" et faire avec.
Mais qu'on ne s'y trompe pas: il y a autant de différences entre "notre" Homicron et celui de Futura de 1970 qu'entre Doc Manhattan et le gentil Captain Atom de Steve Ditko.   Et il y a des personnages qui sont franchement détournés -- Stormalong était une espèce de Fantômas de la Nouvelle Orléans au 19ème siècle dans Jeunesse Sélection, et j'en ai fait un personnage à mi-chemin entre Merlin et le Phantom Stranger de DC.  Dago, rebaptisé Drago parce qu'en anglais Dago veut dire métèque,  était une piètre copie de Zagor, et on en a fait un Zorro matiné de Fantôme du Bengale, avec une famille remontant à Saint-Georges.  Bref, je n'ai pas le sentiment de copier mes prédécesseurs mais au contraire de faire un vrai travail de création -- dans le cadre du comics bien sur.

bcpzembla01Le Semic verse n’était de toute évidence pas pour toi un travail de commande, destiné à lancer artificiellement un univers de super-héros, mais bien un « labour of love ». Peux-tu nous parler de ton attachement à ces personnages, et où tu voulais les emmener ?
Vu les paramètres économiques, cétait effectivement un « hobby » plus qu’un job.  Pour tout le monde d’ailleurs.  Si ça permet à de jeunes dessinateurs de se roder, et d’avoir un goût du travail méthode comics, comme cela se pratique aux US, au moins cela aura servi à quelque chose.
Pour ma part j’ai dévoré tous ces petits formats dans ma jeunesse, et mon sentiment n’est pas très différent de celui de Roy Thomas reprenant la Justice Society of America ou de Marv Wolfman écrivant Superman.  Bref, on se fait plaisir en revisitant et modernisant les héros de notre enfance. 
Le SemicVerse -- pour moi ça restera quand même toujours les Editions Lug -- j'ai grandi avec. Quelque part, Waki c'est un peu Kamandi, ou même des héros obscurs comme Sibilla me font penser à Prince Ra-Man dont je lisais les aventures dans Eclipso... C'est un héritage... Toutes ces créations de Marcel Navarro, Luciano Bernasconi, Franco Frescura et d'autres méritent (à mon avis) une relève, comme DC a assuré la leur dans les années 70s, grâce aux talents de Roy, de Marv, de Len et d'autres.
Autrement, c'est le retour de Wampus qui nous a été le plus demandé, de très loin, et si on n'avait pas respecté le perso original, je crois que les lecteurs, moi le premier, nous auraient boxé les oreilles.  Pour Homicron, le modèle, c'est plus les Nick Fury de Jim Steranko de ma jeunesse.  En tout cas rien à voir avec le Homicron d'origine de Futura, qui n'avait aucun style et qui s'est cherché, sans se trouver, pendant six numéros.  Pour Kabur, le modèle est bien sur Conan, de Thomas et Buscema, bien que les personnages soient très différents.  Conan est un barbare, un fonceur; Kabur, non.  C'est plus Prince Vaillant.  Mais j'ai conceptualisé son univers, et environ 2 ou 3 ans de sa vie.  Je sais où je vais.  On a même fait un bond dans son avenir et de créer une série parallèle, King Kabur, qui se deroulait quelques millietrs ds’années plus tard.
Un dernier point, tout à fait subjectif.  La modernité ne m'intéresse que si elle rentre dans les règles du jeu du comics, qui sont fondamentalement celles définies par et en usage chez Marvel et DC... A savoir, c'est un univers partagé, donc les auteurs doivent faire dans un certain style, qui peut aller de Mignola à McFarlane, de Rob Liefeld à Neil Gaiman, mais on est quand même dans le comics, et l'univers doit rester cohérent.  Je suis a priori contre les débordements qui conduiraient à faire tout et n'importe quoi.  Donc quelque part, le modèle que nous avons employé reste un modèle américain, pas français.  C'est évidemment un a priori dont on peut contester la prémisse, mais c'est en tout cas notre approche.


Suite et fin... bientôt !

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26 avril 2009

Interview avec Jean-Marc Lofficier - Deuxième partie

La première partie

Deuxième partie :

lu63tAu tout début des 70's, tu commences à écrire dans des fanzines…
J’ai fait la connaissance de la traductrice des Perry Rhodan, Jacqueline Osterrath, en 1970.  Elle publiait un fanzine, Lunatique.  C’est dans Lunatique que j’ai publié mes premières nouvelles et critiques.  J’en suis très fier car il y avait des gens très bien au sommaire : Jean-Pierre Andrevon, Caza, dont j’ai fait la critique, bonne, du premier album, Kris Kool, paru chez Losfeld.
Jacqueline a arrêté Lunatique en 74, je crois, sinon j’aurais continué...  A la même époque ou juste un peu après, en 72, 73 et 74, j’ai fait des BDs, des petits mickeys, si, si, pour le magazine de mon lycée (La Claque) et ensuite celui de mon copain Michel Janvier de l’IUT d’Orléans (L’Abces).  Michel est devenu un dessinateur pro, et c’est dans l’Abces que Vuillemin a fait ses premières armes.

Tu écris alors pas mal de nouvelles de SF…
Hélas, après Lunatique, j’ai encore publié quelques nouvelles, écrites directement en anglais, ici et là dans des fanzines, mais c’est tout.  Les seules nouvelles que j’ai écrites depuis sont celles qui figuraient dans les comic-books du Garage Hermétique chez Marvel, et en accompagnement dans les portfolios d’Arzach, et qui ont été reprises dans le bouquin Arzach édité par Simon & Schuster aux USA il y a quelques années.
Quand Randy et moi avons lancé notre micro-édition Black Coat Press en 2003, nous nous sommes soudain mis à écrire plus de textes en proses : des nouvelles pour accompagner nos traductions d’Arsène Lupin ou du Fantôme de l’Opéra, ou pour notre anthologie Tales of the Shadowmen consacrée aux héros de la littérature populaire. On a même écrit deux romans, l’un en anglais, EDGAR ALLAN POE ON MARS, et l’autre en français pour la collection Club Van Helsing : CREPUSCULE VAUDOU.
Toutes nos nouvelles viennent d’être rassemblées en français dans un recueil intitulé PACFICA qui vient de sortir chez Rivière Blanche.

Et quel est alors ton rapport au cinéma ?
hoh17_000Comme je le disais, j’ai toujours accroché au cinéma fantastique -- Dr Who, les films de la Hammer, les Mysterons, le Dr. Phibes... et bien sur des films comme 2001, mais aussi au début des années 70, des films plus sérieux comme Silent Running, Phase IV, Soylent Green... Il y avait le Styx et le Brady à Paris -- j’ai vu la Nuit des Morts-Vivants dont j’avais fait une critique (excellente) au premier et les Hammers au second... Ou à Toulon dans des cinémas de quartier...
En allant en Angleterre vers 73-74, j’ai fait la connaissance de Dez Skinn, qui venait de créer House of Hammer, dans lequel il publiait des BDs de John Bolton, Brian Bolland, etc.  J’ai fait des articles sur le cinéma fantastique pour HoH, et à la même époque je me suis mis aussi à collaborer à l’Ecran Fantastique en France, la revue d’Alain Schlockoff.  Comme j’allais à Londres une fois par mois environ, c’était assez facile.  Je crois qu’HoH s’est arrêté en 76, Dez a ensuite crée Starburst (auquel j’ai aussi collaboré) avant de partir créer Warrior.  Et je suis resté à l’Ecran Fantastique pour une bonne dizaine d’années, devenant leur correspondant à Hollywood, quand je suis venu vivre ici.
Je suis venu aux USA, en touriste, en 1978, j’ai fait la connaissance de Randy, et j’ai réussi à revenir, cette fois en stagiaire du Crédit Lyonnais, fin 78. Randy et moi avons servi de correspondants à l’EF de 79 à 85 environ, de fait jusqu’à notre association avec Starwatcher, qui a commencé fin 1985.  Donc mon association avec l'Ecran Fantastique a duré une bonne dizaine d'années.

Tu as commencé par écrire des critiques cinés, réaliser des interviews de réalisateurs, etc. Peux-tu me parler un peu de cette période, ce que tu en garde et ce que ce travail journalistique a pu t’apporter dans ton approche du métier de scénariste ?
Je suis très heureux d’avoir pu collaborer à L’Ecran Fantastique, qui m’a beaucoup apporté.  Je crois avoir été l’un des premiers journalistes en France à couvrir en détail la télévision fantastique avec des dossiers sur Le Prisonnier, Star Trek, Doctor Who, les séries de Rod Serling (La 4ème Dimension, etc.).  Les contacts pris pour Doctor Who, par exemple, m’ont par la suite permis de réaliser plusieurs livres sur le sujet, et à un niveau personnel, bâtir des amitiés solides, avec Terrance Dicks par exemple, qui fut l'un de ses story editors. 
Les dossiers que Randy et moi réalisèrent sur le « making of » (comme on dit ici) de films tels Blade Runner, ou SOS Fantômes, nous permirent d’avoir accès à tout un monde de techniciens du cinéma, ce qui n’est pas donné à tout le monde.  Notre collaboration à l’Ecran nous permit de collaborer à des revues similaires anglo-saxonnes, telles Starburst en Angleterre ou Starlog aux USA.  Le rédacteur en chef de cette dernière, Dave McDonnell, est toujours un ami, et je continue d'écrire des critiques de romans de SF pour son magazine. 
Je ne sais pas si l’écriture journalistique a eu un impact quelconque sur notre travail de scénaristes à Randy et moi -- ce n’est pas évident à priori -- mais par contre, il est certain que les contacts pris dans le cadre de notre activité de journalistes ont beaucoup facilité notre passage au statut de professionnels.

Quand et comment as-tu fait tes débuts dans les comics ?
J’ai fait la connaissance de Roy Thomas et de Gerry Conway qui vivaient alors à Los Angeles, et qui travaillaient eux-mêmes dans le cinéma, et étaient bien sur des piliers de Marvel et/ou DC.  J'avais lu les comics qu'ils avaient scénarisés quand j'étais plus jeune; il était inévitable que nous devenions amis.  Roy et Gerry étaient alors associés -- ils écrivirent ensemble le 2ème film Conan et le dessin animé de Bakshi, Fire & Ice, sur lequel nous les interviewâmes pour Starlog et l'Ecran.  Nous fûmes même invités au mariage de Roy avec son épouse, Dann.
comicscoversupeasterixSi mes souvenirs sont bons, ils venaient de se mette à la rédaction du scénario du deuxième Conan quand ils nous ont demandé un coup de main...  Nous nous sommes vus confiés (Randy et moi) la rédaction de « fill-ins » -- des boulots de remplacements de dernière minute.  Je crois que notre premier « job » fut un Firestorm pour Gerry Conway, suivis de 5 ou 6 numéros d’Arak avec Roy Thomas, et suite à un voyage à New York, un Action Comics (Superman) pour le grand Julie Schwartz.  C’est surtout grâce à eux, spécialement à Roy, que nous avons appris les ficelles, disons techniques, du métier.
Je suis vraiment incroyablement content d'avoir eu l'occasion de travailler pour Julie qui fut l'un des grands du comics -- à l'origine du second Flash, etc. -- avant qu'il ne parte plus ou moins à la retraite.  Nous écrivîmes pour lui une histoire de Superman qui est un hommage à Astérix, qui fut dessinée par Keith Giffen, et qui fut publiée quelques mois à peine avant le "revamping" du personnage et le départ de Julie.
Je devrais aussi mentionner Marv Wolfman et Len Wein qui vinrent habiter à Los Angeles vers 1986, je crois, pas très loin de chez nous d'ailleurs, et avec qui nous eûmes l'occasion de collaborer: toute une série de Blue Beetle avec Len, et quelques Teen Titans avec Marv, ce qui était très flatteur, car c'était ses personnages fétiches, et il ne les confiait pas à n'importe qui!
C'est d'ailleurs l'un de ces Teen Titans (un Spotlight sur la Brotherhood of Evil) pour lequel nous écrivîmes un hommage à Tintin, dessiné par le grand Joe Orlando -- j'ai encore une copie du courrier que nous échangeâmes -- qui fut l'objet d'une plainte hargneuse et totalement injuste de la part de la Fondation Hergé qui écrivit à DC pour se plaindre, et les rançonna de $1500, ce qui me valut ensuite quelques problèmes avec DC.

Comment as-tu été perçu, toi le frenchie, dans le monde des comics ?
Sans aucune discrimination quelconque.  J’ironise parfois que nos amis américains pensent que je suis un anglo-saxon avec un accent bizarre (mais pas plus bizarre que celui d’un écossais ou d’un australien) et qu’ils n’intègrent pas vraiment que l’anglais n’est au fond pas ma langue maternelle.  D’une certaine façon, c’est également flatteur...

De 89 à 94, tu es à la tête de la série anthologique Cheval Noir chez Dark Horse…
« A la tête » , pas vraiment.  Disons que j’assistais Mike Richardson, président de Dark Horse dont c’était le « bébé », qui choisissait les séries (parfois d’après mes recommandations), et que Randy et moi étions responsables des traductions et des pages de texte expliquant qui étaient les auteurs, etc.  Il n’y a jamais eu aucun problème que je sache au niveau des droits avec les éditeurs français. 
Au début les couves étaient par des auteurs US célèbres, l’idée étant que ça aiderait les ventes.  J’ai toujours été un peu sceptique sur le principe, vu qu’en fait l’éditeur vend aux libraires, pas aux lecteurs.  Par la suite, ça s’est diversifié un peu : il y a eu des couves de Moebius, Tardi, Andréas, etc.
La revue marchait pas mal jusqu'a jour où la fameuse vague de spéculation a envahi le monde du comics et les libraires se sont mis à arbitrairement couper les commandes de titres qui n'étaient pas "hot" pour satisfaire les autres.  Cheval Noir a trinqué, et ça a été le début de la fin.  C'est dommage parce que ça nous a quand même permis de sortir Andreas, Tardi, Schuiten et Peeters, Cailleteau et Vatine, Makyo et Rossi, Druillet, et d'autres, aux US.
On a d'ailleurs reçu un prix, le Inkpot, l'un des plus anciens prix dans le domaine, décerné à la Convention de San Diego, en 1991 je crois, pour tout ce que nous avons fait, et je l'espère la qualité de notre travail, pour faire connaître la BD française aux Etats-Unis.  Les Américains, en tout cas les Pros, ont apprécié.  Ca nous a beaucoup touchés.

A suivre...

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19 avril 2009

Interview avec Jean-Marc Lofficier - Première partie

LofficierJean-Marc Lofficier est un type formidable. Journaliste, écrivain, auteur d’un texte sur la SF française qui fait autorité, scénariste dans l’animation et la B.D., il fait partie des très rares français à avoir percé dans le milieu du comics américain.
Seul ou avec sa femme Randy, il a travaillé avec les plus grands : Gotlib, avec qui il réalise l’adaptation d’un show radiophonique anglais The Goons Show pour Fluide Glacial en 1976, Moebius, dans le cadre de la compagnie Starwatcher créée en 1985 et dissoute en 2000, mais aussi Roy Thomas, Julie Schwartz,Marv Wolfman, Len Wein ou encore Luciano Bernasconi, Dave Taylor, Kevin O’Neill, Gerald Forton ou José Ladrönn.
En 2000, avec Thierry Mornet, il relance pour le compte des éditions Sémic la carrière de nombreux personnages mythiques de la b.d. populaire des années 60 et 70, dont Kabur, Wampus et Phénix, et redonne par la même ses lettres de noblesse au Petits Formats tombés depuis longtemps en désuétude.
Pourtant Jean-Marc reste d’une modestie incroyable, et, lorsque nous l’avons contacté pour cette interview, il s’est montré d’une gentillesse et d’une disponibilité rare.
Aujourd’hui installé dans le sud de la France, il s’occupe principalement de la maison d’édition Rivière Blanche qu’il a créée.

Je suis né en 1954 à Toulon.
Mon père étant dans le service de santé des armées, nous avons un peu voyagé.  J’ai ainsi passé une partie de mon enfance à Bordeaux.  Nous sommes montés sur Paris, comme on dit, en 1966, ou plutôt sur Fontainebleau, car c’est là que nous habitâmes, jusqu’en 1972, l’année de mon Bac.
meteor18J’ai découvert la SF d’abord dans les bandes dessinées que je lisais tout petit : je me souviens encore des publications Artima, comme Météor, Monde Futur, etc. que je dévorais sans totalement les comprendre chez mes voisins à Bordeaux... Je devais avoir, je ne sais pas, six ou sept ans ?  Mon coiffeur aussi stockait ce genre de choses, ce qui est finalement assez bizarre pour un coiffeur quand j’y pense.  Mais je me souviens y avoir lu des J’Onn J’Onzz (le détective martien de chez DC) et aussi des romans-photos adaptés de films d’horreur allemands ou italiens, dont Spider Island qui m’avait terrifié, presque autant que le Belphégor de la télé.
J’ai eu beaucoup de chance que, sans pour autant complètement approuver, mes parents n’ont jamais essayé de confisquer les « pockets » d’Artima, de Lug ou d’Imperia qui traînaient chez nous.  Je me souviens ainsi de Spade et Spencer dans Météor, de Super Boy (celui de Molinari), d’Atome Kid, d’Amok... Il y avait de la SF aussi dans Akim... C’était les histoires que je préférais...
Il y avait aussi un peu de SF dans les journaux bien pensants... Je lisais Mickey tout petit, et je me souviens d’histoires de SF dans le Nic et Mino de Jean Ache, et le Guy l’Eclair de Dan Barry aussi... Dans Tintin, il y avait le Alain Landier de Weinberg, et Blake & Mortimer que je découvris en albums ; dans Spirou, les Compagnons de la Croix Ansée de Forton, et Tif et Tondu de Rosy et Will, avec Monsieur Choc (mon premier super-vilain!) dans Les Flèches de Nulle Part, Le Réveil de Toar et, surtout, Le Grand Combat...  Dans Vaillant (qui est devenu Pif plus tard), il y avait Les Pionniers de l’Espérance... Je me souviens aussi des Naufragés du Temps dans Chouchou, et de feuilletons radios de pure SF comme Zappy Max et L’Homme à la Voiture Rouge... Et Le Gruyère qui tue avec Furax se battant contre des envahisseurs extra-terrestres en 66 ou 67 !
Je me souviens qu’On A Marché sur la Lune était mon premier Tintin...  Je devais être très petit à l’époque parce que ma mère m’aidait à le lire... Je me souviens avoir été déçu que Tintin ne rencontre pas des Luniens car je croyais dur comme fer à leur existence !  Je me souviens aussi de fascicules Bibi Fricotin avec des martiens verts élastiques géniaux.  Après 66, il y a eu Luc Orient et Valerian, mais c’est venu plus tard...  Finalement, il y avait beaucoup plus de SF qu’on ne le croit au début des années 60, mais il fallait la chercher...

10663858Tout ça, c’est de la BD.  Au niveau livre, je crois que c’est Bob Morane, avec ses superbes couvertures de Joubert, qui m’a fait découvrir la SF en tant que littérature.  Je dévorais ça.  Je me souviens aussi d’un roman étrange de René Guillot à la bibliothèque verte, La Planète Ignorée -- puissant, surtout à 10 ans !  Ensuite, je suis passé aux romans du Saint, adaptés de Leslie Charteris, et plusieurs étaient plus ou moins de la SF (« L’enfer attend le Saint » par exemple).  Ensuite, j’ai découvert le Fleuve Noir Anticipation et Angoisse.  Mon premier FN c’était Round Végétal de M.-A. Rayjean, je m’en souviens encore.  Avec deux collections comme ça, il y avait de quoi faire... Je suis devenu un immense fan de Perry Rhodan...  Je me souviens aussi très bien des romans de Peter Randa, Maurice Limat, Jimmy Guieu, Pierre Barbet, André Caroff (Madame Atomos !), Kurt Steiner, etc. 
De fil en aiguille, j’en suis venu à acheter d’autres livres ou magazines de SF : Fiction, Horizons du Fantastique, Galaxie, les collections de Marabout (qui m’ont aussi fait découvrir la littérature populaire française comme Paul Féval ou Ponson du Terrail), Présence du Futur (les Fondations d’Isaac Asimov furent un grand choc), le Club du Livre d’Anticipation, Galaxie-Bis, et peu de temps après, J’ai Lu.  Il y a une période, de disons 67 à 74 environ, où j’ai pratiquement tout lu dans le domaine -- c’était encore possible à l’époque.

Le comics américain, c’est venu d’abord avec le magazine Superman & Batman qui est sorti au format comic tout en couleur pendant un an environ avant d’être racheté et massacré par SAGE.  Si mes souvenirs sont bons, le premier numéro était sorti à l’automne 67.  Le film Batman avec Adam West est d’ailleurs sorti dans le plus grand secret en France le printemps suivant.  Il est passé une après-midi, soit deux séances, dans une salle, en tout, à Fontainebleau.  Le mercredi après-midi, heureusement.  J’ai pu attraper ça, comme j’ai pu voir les Dr. Whos avec Peter Cushing, etc. Donc j’étais déjà un peu familier avec l’univers des héros de la DC.  Artima (qui était devenu Aredit) sortait aussi Spectre, Eclipso, Aventures Fiction, etc.  Il y avait aussi un magazine qui s’appelait Poco qui sortait le Spirit d’Eisner, et je me souviens avoir lu les T.H.U.N.D.E.R. Agents de Wood, mais je ne me rappelle plus dans quoi. Tout ça, j’achetais, ou j’échangeais avec des camarades.
Ensuite, il y a eu la sortie de Fantask... C’était en 1969.  Si mes souvenirs sont bons, j’ai attendu avant d’acheter et j’ai commencé ma collection avec le No. 3, ce qui m’a forcé à commander les 1 et 2 après.  A l’époque on pouvait faire ça en envoyant des timbres à l’éditeur.  C’était génial !  Finalement, je ne sais pas pourquoi je n’ai pas acheté tout de suite les Nos 1 et 2... Méfiance du jeune acheteur prudent ?  En tout cas, je me souviens qu’arrivé au No. 5, j’étais totalement conquis.  J’ai attendu le 6 et le 7 comme le Messie, et puis, paf !, la censure.

fantask_1Ma première expérience, car au fond même s’il y avait de la censure avant -- l’arrêt de Spectre par Aredit, par exemple -- je ne le savais pas, parce qu’on ne me l’avait pas clairement expliqué.  Je lisais Satanik étant gosse, et puis un jour ça s’était arrêté sans explications sur la place publique...  Aredit avait immédiatement lancé Eclipso en remplacement de Spectre, et le Spectre y était revenu... Je lisais Kriminal aussi... Bref, j’avais l’impression de pouvoir lire tout un tas de trucs, souvent bien plus « méchants » que Fantask, et grosso modo, je n’étais pas conscient qu’un jour, quelque chose pouvait arriver, comme un couperet, « in your face » comme on dirait ici, qui pourrait me priver totalement, injustement, d’un coup, de l’une de mes lectures favorites.
Le grand coup de Navarro, ça a été d’avoir consacré une page à l’interdiction, imprimé en jaune vif, avec en vis-à-vis un très beau dessin de Kirby montrant les Fantastiques expulsés du Baxter Building sous les huées publiques, et reprenant les attendus de la Commission de Censure.  C’était un choc, une gifle pas possible.  Comme je disais, je n’avais aucune idée qu’un truc pareil pouvait arriver.  Si Lug n'avait rien dit, s’était contenté d’interrompre Fantask en annonçant Strange dans 4 mois, ce qu’a fait Aredit avec Spectre / Eclipso, j’aurais probablement haussé les épaules sans y prêter trop d’attention.  Les séries et les titres valsaient assez souvent pour s’en étonner.
Mais là, c’était l’équivalent d’une déclaration de guerre des Pouvoirs Publics au jeune lecteur de 15 ans que j’étais, surtout dans un contexte immédiat post-68ard.  Pensez que, pour la première fois, je pouvais entrer et sortir du Lycée à mon gré, sans mots des parents, billet de sortie, permission etc.  L’effet à long terme fut que depuis j’ai acquis une haine viscérale pour toute forme de censure, quelle qu’elle soit.
L’effet à court terme, ce fut que je me mis en quête de versions originales... Strange sortit en janvier 70, je crois, et au printemps de la même année, en montant de Fontainebleau sur Paris je me mis à acheter des comics, les nouveautés chez Brentano’s, et des anciens numéros chez Futuropolis, La Sphère et Pellucidar, qui étaient les trois librairies qui faisaient du comics à l’époque.

Quels sont les auteurs de comics qui t'ont marqué? Avec le recul, comment juges-tu cette période ?
Plus que Kirby, la grande révélation de Fantask fut le Surfer de Buscema qu’Andrevon dithyrambique comparait à Hogarth dans les pages d’Horizons du Fantastique.  Les « dieux » de l’époque étaient Buscema pour son Surfer, Adams qui venait de nous éclater avec Deadman et ses GL/GA de chez DC, Kirby, mais surtout quand les New Gods sortirent.  Je me souviens d’une notice fabuleuse sur ça dans Galaxie en 71.   A un moindre degré Gene Colan (pour son Doctor Strange) et Steranko, mais eux, c’était plus auprès de ceux qui achetaient du comics en v.o.  Aussi, Barry Smith qui cotait très fort sur Conan.  Après il y a eu Kaluta, Wrightson, Jeff Jones, Starlin, P. Craig Russell, mais c’était plus tard...  Je parle de la période 70-72 quand le comics US a commencé à faire une impression sur la communauté SF et/ou BDiste française.
Je crois d’ailleurs que le verdict de l’histoire a été favorable à cette période.  Je veux dire que les auteurs et/ou titres que nous fans encensions sont effectivement ceux que l’histoire a retenus.  Il faut croire que nous avions bon goût !  Cela semblera injuste, mais on savait faire la différence entre John Buscema d’un côté, et Sal ou Don Heck de l’autre.  (Depuis je suis devenu bien plus indulgent envers Don Heck qui finalement était un bon dessinateur.)  Je ne suis pas aussi sur qu’on puisse en dire autant du lectorat d’aujourd’hui.  Les fans qui ne font pas la différence entre un Jim Lee et un Rob Liefeld me fascinent...

Comment était perçu le comics alors, en France ?
Ce que Fantask a réussi à faire, c’est qu’en étant en couleur et d’un format un peu plus grand, il a attiré l’attention sur un genre qui sortait en pocket, en n&b.  C’est là où certains ont commencé à s’intéresser à Aredit, qui publiait de l’excellent Neal Adams (Spectre).
T_18979Je ne pense pas vraiment que le comics en acquit pour autant un statut égal à celui de la BD franco-belge, mais enfin on en parlait dans les revues comme Galaxie, Horizons du Fantastique et, à partir de 74, Métal Hurlant, etc.  Donc finalement, il y avait quand même une reconnaissance publique qui n’existait pas du tout avant.  Essayez pour voir de trouver un article sur Spectre ou Eclipso...
Et puis l’influence américaine combinée du comics et des undergrounds comme Zap qui étaient aussi importés par Futuropolis et les autres a été déterminante.  Sans comics il n’y aurait pas eu de Futuropolis, et sans ces importations, je ne pense pas que des gens comme Moebius, Dionnet, Mandryka, etc. auraient eu l’idée de créer des magazines comme Métal ou L’Echo.  Donc je crois que le comics a révolutionné la BD française, indirectement.

A suivre....

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06 février 2009

Jack "King" Kirby

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Il y a 15 ans, jour pour jour, disparaissait Jack Kirby, le créateur des Fantastic Four, Hulk, Thor, Captain America, les X-Men et de dizaines d'autres...

Comme tous ceux qui ont grandi en lisant les aventures bariolées de ces héros plus grands que nature, Jack me manque aujourd'hui...

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09 octobre 2008

Célestin Gobe-la-Lune - tome 2 (Editions Delcourt)

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Yannick Corboz qui illustre cet album, est un type incroyablement doué. Le deuxième et dernier tome de Célestin vient de sortir, et c'est une pure merveille ! Croyez moi, Yannick est un dessinateur au talent immense, qui est appelé à devenir l'un des grands de la B.D. de demain. Il met ici son crayon et ses couleurs au service d'un scénario drôle et enlevé signé Lupano, l'auteur de nombreuses excellentes séries chez Delcourt.
A découvrir de toute urgence !

 

 

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28 septembre 2008

Alan Moore intéresse le milieu de l'art contemporain

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Figure emblématique de la bande dessinée mondiale, scénariste au talent immense, Alan Moore continue d'attirer l'attention d'un public de plus en plus large, et même aujourd'hui celle du milieu de l'art contemporain.
Pour preuve cet excellent article du journaliste Jonathan Jones sur le site du Guardian, vibrant hommage au créateur de V. pour Vendetta, Watchmen, From Hell ou encore Filles Perdues.

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26 septembre 2008

Barry Windsor-Smith, les premières années : Conan the Barbarian n° 1 à 24 (Marvel Comics)

conanann1Pour celui qui n'a jamais vu ces numéros, il peut paraître de prime abord incongru d'avoir associé le style de Barry Windsor-Smith, son trait délicat, fin, tout en arabesque - pour ainsi dire : romantique -, avec un personnage tel que Conan, héros de bruit et de fureur, à qui on associe plus volontiers la plume de John Buscema, qui effectivement succédera à Smith dès le numéro 25.
Pourtant, l'association du personnage avec ce dessinateur fonctionne à merveille ; mieux, sur une poignée de numéros, jamais le héros cimmérien n'a été aussi bien servi ; de même que jamais Barry Smith ne devait par la suite égaler ce travail là.

Nous sommes en 1968, au début de l'été, à Londres. Là, un jeune homme de 19 ans, ambitieux et sûr de son talent, ronge son frein en attendant l'opportunité qui lui permettra de s'imposer comme l'une des grandes figures de la bande dessinée.
Lorsque, suite à l'envoi de quelques planches, il reçoit une simple lettre d'encouragement de l'assistante de Stan Lee, Linda Fite, il veut croire que la chance lui a enfin souri. Et c'est sans plus attendre, qu'accompagné de son ami Steve Parkhouse, Barry Smith s'envole pour New-York où les deux jeunes gens feront le siège des bureaux de la Marvel.
Sans travail, sans logement fixe, Smith vit d'expédients en plein coeur d'une mégapole sur le point d'exploser.
Alors que les radios diffusent sans discontinuer Hey Jude et Revolution des Beatles, dans certains quartiers la police charge sans ménagement des groupes de jeunes manifestants noirs, quand, ailleurs, sous un soleil de plomb, des sans-abris gisent dans les rues sans que personne ne leur porte secours.
C'est dans cette ambiance électrique que Smith choisi de s'installer aux USA, décidé coûte que coûte à réussir, et c'est sans même un visa de travail - la fameuse " green card " -, qu'il commence à réaliser quelques bandes pour Marvel, avant d'être finalement expulsé vers l'Angleterre par les autorités américaines en 1969.
De retour à Londres, dans le East-End, Barry Smith qui n'a ni argent, ni appartement, survit comme il peut, partageant parfois le logement de deux de ses amies.
Il continue cependant à travailler pour Marvel, et c'est assis sur un banc public, plié en deux, affamé et aux abois qu'il réalise en quelques heures les 15 planches du X-Men #53... 

En 1970, commence pour Marvel ce que Stan Lee appelle la phase deux. La page du Silver Age est tournée et de nouveaux auteurs s'imposent, développant de nouveaux concepts.
Roy Thomas est de ceux-là. Né en 1940, il devient professeur de lycée à sa sortie de l'université. En parallèle, il édite avec Jerry Bails un fanzine autour duquel se retrouvent nombre d'amateurs de comics : Alter Ego. Considéré comme l'un des premiers et des tous meilleurs fanzines américains consacrés aux comics, Alter Ego voit le jour au printemps 1961 et s'attache à rendre hommage aux super-héros du Golden Age
Lorsque DC Comics le contacte pour lui offrir un poste, Thomas quitte sans hésiter son Missouri natal pour New York où il s'installe. Mais il ne s'entend pas avec son editeur et, moins de deux semaines plus tard, il déjeune avec Stan Lee : "(...) ten minutes after we met, he invited me to go to work for him, and I accepted almost immediately"(1).
Il entre chez Marvel en 1965 et travaille d'abord sur la série Millie the Model, avant de se voir confier les rênes de deux bandes prestigieuses : Avengers et X-Men.
Recruté pour soulager quelque peu Stan Lee qui croule littéralement sous une avalanche de titres à écrire chaque mois, Roy Thomas est, à 25 ans une véritable aubaine pour Marvel. En effet, de par son âge, il est très proche du lectorat de l'éditeur, et permet à ce dernier de rester en phase avec ses attentes. D'autre part, son sens de la rigueur lui vaut de se voir confier la mise en ordre du Marvel Universe : "It fit what I wanted to do (...) and it seemed to fit what Stan wanted to do. I felt he was aiming for a fairly consistent, coherent universe"(2).
Après le départ de Jack Kirby au numéro 17, puis de Stan Lee au numéro 19, Thomas reprend en main la série X-Men qu'il conduira jusqu'à son terme, au numéro 66.

Créé en 1932 par Robert E. Howard dans le pulp magazine Weird Tales, Conan connaissait un certain regain de popularité à la fin des années 60 grâce à une série de rééditions en poche chez Ace, reprenant en couvertures de superbes illustrations signées Frazetta et Krenkel. De plus en plus, des fans écrivent aux éditeurs Marvel, leur suggérant d'adapter en B.D. ces personnages issus de la littérature populaire : Doc Savage, le Seigneur des Anneaux de Tolkien, et bien sûr Conan.
Thomas est séduit par l'idée, qui lui permettrait de sortir Marvel du strict cadre des histoires de super-héros. Cependant, il lui reste à convaincre Stan Lee, qui souhaite que tous les personnages Marvel évoluent dans le même univers - ce qui serait impossible avec Conan -, et surtout Martin Goodman, qui lui se refuse d'abord à payer quoi que ce soit pour acquérir les droits sur le personnage : " I managed to sell Martin Goodman on the idea of actually paying a little money for it (...) which was my major accomplishment. "(3)

conanbwsSi son travail de l'époque est prometteur, Barry Windsor-Smith est loin d'être un artiste accompli et pour Conan, c'est d'abord John Buscema ou Gil Kane qui sont pressentis. Mais Goodman exige un dessinateur bon marché pour couvrir son investissement. En 1981, Barry Smith devait confier à Archie Goodwin : " Conan was just pure unadultered luck for me. Anybody could have got the job. I got CONAN because I was dirt chip, about twenty dollars a page or something like that. It was an experimental book and they couldn't afford to pay much the artist. "(4)

Le numéro 1 de la nouvelle série, trimestrielle, paraît en octobre 1970. Au départ, Thomas n'est pas sûr de rester sur le titre : il envisage de céder rapidement sa place à Gerry Conway. En fait, il restera sur la série jusqu'au numéro 115 !
Quant à Smith, les planches qu'il livre pour ce premier opus déçoivent quelque peu, et on lui fait clairement comprendre que s'il n'y a pas de progrès dès le numéro suivant, un autre dessinateur reprendra la série au numéro 3. Smith prend-t-il la menace au sérieux ? Quoi qu'il en soit, son style progresse à chaque numéro et, page après page, s'affirme la personnalité que l'on connaît aujourd'hui, synthèse improbable des caractéristiques essentielles de ceux de Jack Kirby et des grands maîtres de la renaissance italienne.
" I had an idée-fixe that comics were Kirby and, in so drawing a comic, I drew it, to the best of my abilities, as if I was Jack Kirby. However, if during the same period I choose to draw, say, a tree that I admired in some park somewhere, I would draw it in the correct and well-observed  manner that my brillant drawing instructors had thought me at Art School. Real drawing was academic, but comics was Kirby. "(5)

D'un point de vue commercial, si le premier numéro de CONAN THE BARBARIAN se vend bien, les suivants n'atteignent pas les mêmes chiffres, et il est un temps question d'adjoindre Thor en back-up au titre pour dynamiser les ventes.
Après le numéro 7, Stan Lee envisage même de supprimer la bande et de confier à Barry Windsor-Smith la série Avengers (il a déjà réalisé les numéros 66 et 67), mais il se laisse finalement convaincre par Thomas de donner une ultime chance à CONAN. De son côté, Smith ne souhaite pas refaire de super-héros.
Par la suite, la série finira par s'imposer, à tel point que les rayonnages des newstands proposeront bientôt une pléthore de titres sword and sorcery : Kull the Conqueror (1971), Savage Tales (1971), Red Sonja (1977), King Conan (1980) et bien d'autres.

Avant même que le projet CONAN ne se soit vu donner le feu vert par Martin Goodman, Smith et Thomas élaboreront ensemble un projet sur le même thème, espérant l'éditer sous forme de graphic novel, dans l'esprit du Blackmark de Gil Kane.
Finalement, la bande paraîtra sous le titre de Starr the Slayer dans l'un des nombreux magazines noir & blanc que Marvel publie alors.
Et pourtant, au départ aucun des deux hommes ne se sent d'affinités particulières avec le personnage d'Howard !
" I read the Conan books because I was asked to by Roy. I didn't know who Conan was before that. " (6)
Plutôt que d'adapter simplement les histoires de Robert E.Howard, Roy Thomas s'en inspire librement. Ainsi de Conan # 3, adapté d'un roman d'Howard, mais qui ne mettait absolument pas en scène le héros cimmérien. De même que plus tard (Conan # 24), il reprend un personnage obscur de la série, Red Sonja, et en fait un personnage de premier plan.

Si dans les premiers numéros on sent bien que Thomas se cherche un peu, " the first three issues are simply super-heroes masquerading in loin clothes "(7), il cerne assez vite les qualités essentielles de son héros et sait en jouer pour le rendre attachant. D'emblée, il part du principe que Conan vieillira d'un mois à chaque numéro, ce qui permet de mieux développer la psychologie du personnage. Son héros est un homme simple, orgueilleux et fier qui fait parler sa lame avant de faire parler sa raison. Hostile à l'idée même de civilisation, franc et droit, il se laisse toujours piégé par la rouerie de ses adversaires. Voleur, certes, mais sans complexe : il prend ce dont il a besoin et se moque de la cupidité. Il fait montre enfin d'un goût prononcé pour les femmes et le vin, et redoute par-dessus tout les phénomènes paranormaux et la magie.
The lair of the beast-men (Conan # 2) s'inspire de deux paragraphes tirés du recueil de R.E. Howard The Hyborian Age, un pseudo livre d'histoire, qui évoque une race d'hommes singes habitant des contrées nordiques, quelques 5000 ans avant Conan. En incorporant cette histoire dans la continuité du héros cimmérien qu'il est en train d'élaborer, Thomas s'arrange pour faire voyager Conan du Nord, où il combat des barbares comme lui (cf. # 1), vers le Sud, où il sera confronté à des civilisations plus évoluées, plus riches, ce contraste étant selon l'auteur l'attrait principal de la série.  Enfin, en lui faisant affronter des hommes singes, Thomas répond par la même occasion au souhait de Martin Goodman et de Stan Lee, qui demandaient la présence de beaucoup de monstres dans la série !
Goodman ira même jusqu'à faire modifier la splash page de ce numéro - qui voyait Conan terrassant un ours -, exigeant la présence d'un homme singe en lieu et place de l'animal : " les lecteurs ne paient pas pour voir des ours ! " aurait-il lancé alors au scénariste ...
Smith, de son côté, prend quelques libertés avec le script, dans lequel cette civilisation d'hommes singes est décrite comme à peine plus évoluée que les tribus préhistoriques. En fait, lorsque les planches arrivent sur le bureau de Thomas à New York, force est de constater que le dessinateur a mis en scène une civilisation évoluée, vivant sous terre mais dans une vraie et belle cité !
Barry Smith livre ensuite les planches de ce qui devait constituer les n° 3 et 4 de la série, deux histoires intitulées Zukala's daughter et The tower of the elephant, qui paraîtront finalement plus tard (respectivement dans les numéros 5 et 4), Thomas préférant se lancer pour le n° 3 dans l'adaptation d'un poème méconnu d'Howard - là encore, qui n'appartient pas à proprement parler au canon de la saga Conan -, qui mêle mythologie et sword & sorcery : the twilight of the grim grey god.
Nous l'avons vu, Conan # 4 reprend l'histoire intitulée The tower of the Elephant. Pour la première fois, Thomas adapte une histoire tirée du cycle Conan d'Howard. Etrangement, Marvel, en acquérant les droits sur le personnage - sur lequel elle avait quasiment carte blanche -, n'a pas obtenu de pouvoir réutiliser directement les romans d'Howard, devant à chaque fois imaginer une toute nouvelle histoire.
saga4Pour ce numéro, il a donc fallu renégocier avec les ayant-droits d'Howard pour ajouter une nouvelle clause au contrat !
Des 21 numéros qu'il réalisera, c'est de celui-là dont Smith est le plus fier. De même, Thomas avoue un penchant particulier pour cette histoire emprunte de magie, émouvante et magistralement illustrée. Il réadaptera même cette histoire une deuxième fois, avec la complicité de John Buscema, dans les pages de Savage Sword Of Conan # 24.
Pour la petite histoire, c'est aussi la première fois que l'on voit dans Conan une scène se déroulant dans une taverne, ce qui par la suite deviendra pratiquement une marque de fabrique pour le titre.
Conan # 6 voit Conan évoluer au coeur d'une cité orientale, ce qui permet à Barry Smith de laisser libre cours à son imagination débridée. C'est également dans ce numéro que notre héros abandonne son casque un peu ridicule qui lui tenait lieu jusqu'alors de costume (encore une fois, une idée-fixe de nos deux joyeux compères, Goodman et Lee !).
Enfin, le scénario est truffé de références plus ou moins camouflées à des classiques du cinéma américain, l'une des grandes passions de Roy Thomas (Le faucon maltais, My little Chickadee ou encore The world of Suzie Wong).
Au cours de l'été 1970, Barry n'ayant toujours pas réussi à obtenir un visa pour les USA (ce sera chose faite en 1971), Thomas part pour l'Angleterre et c'est là que les deux hommes, au cours d'une soirée mémorable dans les salons de l'hôtel où est descendu le scénariste, mettent au point les grandes lignes de ce qui deviendra Conan # 7.
Ils partent d'une histoire inachevée d'Howard, The god in the bawl, complétée en 1951 par l'auteur de science-fiction L. Sprague de Camp (8). L'histoire en elle-même ne présente guère d'intérêt, mais nos deux comparses lui adjoindront plusieurs éléments qui feront du récit l'un de leurs tous meilleurs. Pour commencer, il font du personnage d'Aztrias une femme.
Enfin et surtout, là ou le roman se terminait par Conan tuant son adversaire d'un seul coup d'épée, ils transforment la scène en un combat épique qui s'étend sur cinq pages.
Très impressionné, Stan Lee distribuera à tous ses collaborateurs des copies des planches de ce numéro, à titre d'exemple à suivre !

Le numéro 11 de la série est une adaptation fidèle d'un roman d'Howard, Rogue in the house qui s'étend sur 35 pages (il en coûtera seulement 5 cents de plus au lecteur d'alors pour bénéficier de près de 15 pages supplémentaires de b.d. !)
Pour le n° 13, Thomas a la bonne idée de contacter l'auteur d'héroic-fantasy John Jakes qu'il admire particulièrement, lui proposant d'écrire le synopsis de la bande. Jakes, enthousiaste renvoie à notre scénariste un court texte baptisé Web of the spider-god, que Thomas et Smith développeront sur les 22 pages habituelles du comic. Pour les deux numéros suivants, Thomas contacte cette fois Michael Moorcock et James Cawthorn qui livreront au scénariste la matière au premier crossover de la série : leur synopsis met en scène en effet Conan combattant au coude à coude avec Elric, le célèbre héros de Moorcock.
Si les deux numéros sont dans leur ensemble de bonne facture, les deux dernières pages du 15, entièrement réalisées par Smith, sont superbes, et préfigurent les 11 pages magnifiques que livre le dessinateur pour l'épisode suivant.
Onze pages seulement, puisque le titre propose en back-up la réédition de Starr the Slayer, mais 11 pages absolument époustouflantes au service d'une histoire surprenante, parmi les plus réussies de Roy Thomas. Du vrai grand art.
Chef d'oeuvre, mais également chant du cygne ? Le lecteur de l'époque est en droit de le redouter puisque c'est Gil Kane qui reprend la série sur les deux numéros qui suivent. Kane, qui a déjà réalisé une back-up de 7 pages pour le n°12 de la série, livre un travail de grande qualité, brillamment encré par Ralph Reese sur le premier épisode, malheureusement totalement desservi par celui de Dan Adkins sur le numéro suivant.
saga1La série, passée mensuelle au numéro 4 est revenue à un rythme bimestriel avec le n° 14. Il fallu donc attendre 6 mois avant de voir revenir Barry Smith. Mais la joie des fans est de courte durée puisque le dessinateur vedette claquera définitivement la porte de la série avec le numéro 24, abandonnant pour longtemps la b.d. pour se consacrer exclusivement à l'illustration.(9)
Amorcée sous l'égide de Kane, l'intrigue - qui se terminera après le départ de Smith -, met en scène un Conan mercenaire, au coeur d'une guerre qui oppose deux peuples auxquels il ne connaît rien, changeant plusieurs fois de camps au gré des évènements.
Le scénario pêche un peu en crédibilité, mais le travail de Barry Smith est de grande qualité et, lorsqu'il prend en main la réalisation complète du numéro 24 (dessin, encrage, couleurs), il égale presque les planches brillantes du n° 16.
Introduite dans l'épisode précédent, ce numéro met en scène Red Sonja, personnage de seconde zone dans l'esprit d'Howard, qui deviendra dans le comic book un personnage charnière, la compagne du héros, amazone de chair et de feu qui finira par obtenir, nous l'avons vu, sa propre série six ans plus tard.

En adaptant Conan, Roy Thomas affiche clairement sa volonté de sortir les publications Marvel du cadre contraignant du genre " super-héros ".
Si ses dialogues sont toujours un peu trop pompeux, et par trop didactiques ; si, dans les premiers numéros, on a parfois l'impression de lire des dialogues tout droit tirés de la série Thor ; si, enfin, Thomas nous ressert un peu trop souvent les mêmes schémas éculés (10), force est de constater, lorsque l'on regarde l'ensemble de ces 24 premiers numéros, que le pari est gagné.
Mieux même, aidé d'un Barry Smith qui trouve là l'occasion de faire éclore son talent (11), il nous offre à lire une vraie bande dessinée pour un public adulte, faisant fi des réductions débilitantes habituelles des comic books traditionnels et, en dépit de quelques censures avérées (12), on s'étonne encore aujourd'hui que certains numéros aient pu recevoir l'aval de la Comic Code Authority.




Notes :
1. "(...)dix minutes après notre rencontre, il me proposa de venir travailler pour lui, et j'ai accepté presque immédiatement" (cité par Les Daniels in MARVEL, pg 129 - Harry N. Abrams, Inc., Publishers, 1991)
2. "Ca correspondait à ce que je voulais faire (...) et ça semblait correspondre à ce que Stan voulait faire. J'ai sentis qu'il désirait établir un univers passablement harmonieux, cohérent" (cité par Les Daniels, opus cité)
3. "j'ai réussi à convaincre Martin Goodman d'accepter de payer quelque chose pour obtenir les droits (...) ce qui fut ma plus grande réussite " Thomas, cité par Les Daniels, opus cité.
4. "Conan fut un vrai coup de chance pour moi. N'importe qui aurait pu avoir ce boulot. J'ai eu Conan parce que j'étais incroyablement bon marché, quelque chose comme 20 $ la page. C'était pour eux un titre expérimental et il ne pouvaient pas se permettre de payer beaucoup l'artiste. " cité par Steve Duin & Mike Richardson in Comics between the panels p. 410 - Dark Horse 1998
5. "J'avais une idée fixe qui était que les comics étaient Jack Kirby et, en dessinant un comic, je le faisait, dans la mesure des moyens, comme si j'étais Jack Kirby. Cependant, si dans le même temps je décidais de dessiner, disons, un arbre que j'admirais dans un parc quelque part, je le dessinais de la manière correcte en recourant à l'observation que mes brilliants professeurs m'avaient enseigné à l'école des beaux-arts. Le dessin réaliste était académique, mais le comic était Kirby. " interview de Smith parue dans Comic Book Artist #2, p. 43
6. " J'ai lu les livres sur Conan parce que Roy me l'a demandé. J'ignorais qui était Conan avant cela " Barry Smith à A. Goodwin, opus cité.
7. " les 3 premiers numéros ne font que mettre en scène des super-héros paradants en pagnes " Barry Smith à A. Goodwin, opus cité.
8. Ce sera également le cas pour le numéro suivant, Conan # 8, l'histoire originale s'intitulant cette fois hall of the dead   
9. Un retour d'autant plus court que le n° 22 est en fait un reprint du numéro 1.
10. Ainsi de l'adversaire farouche qui devient le compagnon d'arme et d'infortune de Conan, pour finir par trouver la mort un peu plus loin : Olav dans le n° 1, Burgun dans les numéros 8 et 10, Fafnir dans les numéros 17 à 20.
11. Si c'est lorsqu'il choisi de s'encrer lui-même que Smith donne la pleine mesure de son talent (# 12, 15, 16 et 24), il est le plus souvent très bien servi par Sal Buscema (#2 à 4, 7, 9 à 11, 13 à 15, 21 et 23), un peu moins par Dan Adkins (# 1, 7, 19 à 23), et occasionnellement par Frank Giacoia (# 5 et 6). Enfin, Tom Sutton et Tom Palmer joindront leurs talents pour le passage à l'encre du numéro 8, une belle réussite.
12. Certaines cases des numéros 12 et 24, montrant des jeunes femmes par trop dénudées, ont ainsi été retouchées.



Les images proviennent du site officiel de BWS. (c) BWS 2008. Un grand merci à Shell pour sa relecture attentive !


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24 septembre 2008

Superman : Transilvane

SpecialDC7Jack Kirby est aux comics américains ni plus ni moins ce qu'Hergé est à la BD franco-belge.
S'il n'a pas inventé le genre super-héros, la vision qu'il en a donné, l'imagination graphique et scénaristique qu'il a déployé dans ses histoires, font de lui un maître incontesté, un véritable chef de file unanimement respecté.
Souvent imité, parfois plagié, Kirby a façonné des mondes et des personnages qui aujourd'hui encore font les beaux jours des éditeurs outre-atlantique.
Dans ce contexte, trouver un concept imaginé par lui qui n'aurait pas été ensuite exploité jusqu'à la lie relève de la gageure.
Et pourtant, Randy et Jean-Marc Lofficier y sont parvenus !

Transilvane, c'est la création d'un savant fou, Dabney Donovan, une planète en miniature, sur les nuages de laquelle il projette en continu des films d'horreur des années 30 !
La conséquence de tout cela ? Un monde peuplé de monstres, de vampires, de zombies et autres créatures terrifiantes !
Nous sommes en 1971 chez DC Comics, et Kirby révolutionne tranquillement Superman dans les pages de Jimmy Olsen, jetant au passage les bases de son Fourth World, que d'aucuns considèrent comme son oeuvre maîtresse.
Transilvane,  qui fait l'objet des n° 142 et 143 de Jimmy Olsen n'a peut-être pas alors marqués les esprits, mais Jean-Marc Lofficier qui a lu l'histoire adolescent s'en est souvenu au moment de scénariser les n° 22 et 23 de Legends of DC Universe : "J’ai écrit une postface à l’édition française (publiée par les éditions SEMIC) qui raconte comment tout ça c’est mis en place et je serais tenté d’imaginer une toute autre version pour semer la confusion, mais non.  C’était tout simplement le désir de DC de trouver un projet pour José Ladronn et nous, dans la mouvance Kirby, et comme tout était pris par d’autres équipes, il ne restait que Transilvane.  Ce qui me convenait très bien parce que je conservais un souvenir absolument merveilleux du Jimmy Olsen de Kirby que j'avais découvert lors de sa publication, et en même temps une immense frustration du fait que Jack s'était contenté d'établir Transilvane, sans y être retourné ou avoir mené ses personnages à la surface!  C'est bien du Kirby, ça! Le défi posé par Transilvane était dans un premier temps de rester fidèle à Kirby, tout en actualisant ses concepts. Il était absolument hors de question pour nos de "trasher" l’œuvre de Jack ; d'ailleurs Karl Kesel avait déjà introduit un "faux" Dragorin de pacotille, et ça m'a permis de corriger le tir, ce qui est très bien. Dans un deuxième temps, le problème était de conceptualiser la civilisation de Transilvane, et pour ça j'ai lorgné du côté de Vance et Zelazny qui sont, bien sur, mes auteurs favoris."

trans201Quant à la partie graphique, elle est assurée par l'étonnant José Ladronn (qui vient de réaliser Final Incal avec Jodorowsky aux Humanoïdes Associés), vis à vis duquel Lofficier ne tarit pas d'éloges : "José est l’un des meilleurs dessinateurs dans le comic-book à l’heure actuelle. Il est d’une flexibilité étonnante - beaucoup de fans le connaissent uniquement pour son approche pseudo-Kirby, produite d’ailleurs à la demande des éditeurs, mais il est capable de beaucoup d’autres choses dans des styles complètement différents, du cartoony au macabre style HR Giger.  C’est un type remarquable."
Et le résultat est pour le moins impressionnant. Agréable, drôle et pertinent, Superman : Transilvane synthétise à merveille l'essence même du comic book américain.

Thierry Mornet, l'ancien rédacteur en chef de Sémic, aujourd'hui chez Delcourt, se souvient : "À l'époque , c'était une manière de "réintroduire" Superman en France, et en kiosques en particulier, tout en choisissant une histoire située hors continuité. Le public français semblait réclamer du Superman donc acte. Ensuite, c'était l'occasion de mettre en avant un projet de Randy & Jean-Marc associés pour la circonstance à José Ladronn, un artiste particulièrement doué selon moi. De ce fait, et ayant le plaisir de connaître R/JM et José personnellement, ce projet était l'occasion d'accéder à du matériel inédit - et de faire de cette édition "l'ultimate Transilvane" avec sketches et interview. Lorsque nous avons eu - cerises sur le gâteau - la possibilité d'utiliser une illustration de Moebius en couverture (colorisée par Mauricet) dont José est un grand fan, puis la possibilité de publier une interview restée jusqu'alors inédite de Jack "King" Kirby (réalisée par Annie Baron-Carvais), il est clair que nous tenions un projet exceptionnel pour tout amateur de comics. Pour résumer, disons que l'édition française de Transilvane représentait ce que nous souhaitons faire lorsque cela est possible avec nos adaptations de comics en France : les démarquer en les améliorant si possible par rapport à l'édition originale. Et Transilvane a été pour nous le premier projet de cet ordre. Jean-Marc a tout fait pour nous aider et a même permis de rétablir certains noms de personnages qui avaient été modifiés par les editeurs américains du titre dans la version US. Nous avons en effet travaillé la traduction à partir du texte original de Randy et Jean-Marc. À la source en quelque sorte (sourire).
trans220Quant à l’interview inédite de Kirby, là aussi, le relationnel y est pour beaucoup. Nous avions la chance de connaître Annie Baron-Carvais (auteur du Que Sais-je? consacré à la BD) depuis quelques temps. Lorsque ce projet de Transilvane a pris forme, nous avons demandé à Annie si elle accepterait que son interview qui remontait à plusieurs années, et restée jusqu'alors sur bande magnétique, soit utilisée. Elle nous a alors vendus les droits et l'interview a trouvé sa place dans l'album Transilvane. Pour l'anecdote, même le Jack Kirby Collector a pris contact avec nous afin de publier en Anglais cette interview inédite de Kirby qui depuis lors est également connu des fans de Kirby aux USA.
"

Alors, peut-on espérer retourner bientôt sur Transilvane ? Nous avons posé la question à Jean-Marc Lofficier : "En principe deux suites sont prévues, le jour où José sera libre: Batman sur Transilvane, et World's Finest (Superman et Batman) sur Transilvane. Ce qui est amusant c’est que depuis cette histoire a déclenché de l’intérêt et il y a maintenant un producteur de film chez Warner (la maison mère de DC) qui veut en faire un film, sans Superman bien sur. Juste Transilvane !  Amusant, non ? "

Pour l’heure, jetez-vous donc sur ce petit bijou qu’est ce Spécial DC n° 7, que l'on trouve encore assez facilement d'occasion sur internet.
Ni copie, ni pastiche, ni même passéiste ou simplement nostalgique, Superman : Transilvane – au-delà de tout ce que nous venons d’en dire est, simplement, un très, très bel hommage à Jack «  King » Kirby.





Les interviews de J-M. Lofficier et Thierry Mornet sont de l'auteur.
Les images proviennent du site de J-M Lofficier.

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