Le bleu du ciel en hiver

Le blog d'un libraire

01 juin 2009

Interview avec Jean-Marc Lofficier - Quatrième partie

La première partie

La deuxième partie

La troisième partie

La quatrième et dernière partie :

TLCOVERPNTongue*Lash évolue dans un univers très particulier. Peux-tu nous le décrire, et nous raconter la genèse de ce projet ?
Il s’agit en effet d’un univers Maya moderne (voire futuriste) ou la civilisation greco-romaine ou occidentale n’a pas vu le jour.  Le pourquoi de tout ça sera expliqué un jour si on nous en donne l’occasion.  Conceptuellement, ou thématiquement, l’influence qui fut à l’origine de ce projet fut un roman policier de Tony Hillerman, SKINWALKERS, qui faisait intervenir un détective indien dans une réserve du Sud-Ouest américain, et incluait des notions de mythologie indienne.  L’idée de faire une histoire dans un cadre et avec des détectives mayas est partie de là.
On a rencontré Dave Taylor à une convention de BD à Londres -- je ne me rappelle plus l’année exacte mais ce devait être vers 1989 ou 1990 ?  Plus tard, quand on a lancé la série du MONDE DU GARAGE HERMETIQUE avec Eric Shanower aux USA, il nous a envoyé, sans être sollicité, des pages d’échantillons (qu’on a d’ailleurs reproduit dans l’édition US) de son travail.  A l’époque il travaillait pour Marvel U.K. et un peu pour Marvel U.S. et il en avait assez de faire du super-héros, et cherchait à faire autre chose, dans un style plus européen et moins, disons, kirbyien.  C’est comme ça qu’on en est venu à lui proposer de faire cette histoire de détectives Maya qui traînait toujours dans nos tiroirs.

taylor2Deux mini-séries sont parues à ce jour. Quel accueil à eu la série et peut-on espérer une suite ?
L’accueil aux USA a été excellent, surtout pour la seconde série, où le style de Dave est plus maîtrisé (c’est normal), et les couleurs de Scarlett sublimes.  On a une troisième histoire en projet, mais hélas pas de moyens financiers de la réaliser.  Le marché du comic-book s’est écroulé aux USA, et les éditeurs rechignent à payer des prix de pages (à-valoir) qui permettraient à Dave, qui a un job régulier dans le design de jeux vidéos, de se libérer.
C'est dommage parce que la troisième histoire prévue, "Les Vacances de Tongue*Lash", auraient conduit nos deux enquêteurs sur notre monde à nous. 

Tu as dit que pour le SemicVerse, tu avais commencé par élaborer une véritable « bible ». Est-ce que tu procède toujours de la sorte, as tu besoin pour attaquer une histoire d’avoir d’abord défini de manière approfondie tes personnages, au point d’imaginer des choses qui ne te serviront probablement pas dans l’histoire mais qui pour toi donne de la profondeur à tes héros ?
C'est un peu plus compliqué que ça.  Il est exact que si on se lance dans une histoire assez complexe, que ce soit Tongue*Lash, Hogun Temu, ou le Robur sur lequel nous travaillons en ce moment avec Gil Formosa pour l'Echo des Savanes, trois histoires qui se déroulent chacune dans des univers inventés, il faut avoir une notion de l'histoire, de la géographie, et des éléments principaux de cet univers, autrement il est difficile de bâtir un scénario cohérent, du moins à mon avis.  Tout ça conduit donc à créer, si ce n'est que dans sa tête, beaucoup plus de choses que le lecteur n'en saura, ou qui seront utilisées dans un seul épisode. C'est vrai aussi du SemicVerse.  Par contre, une chose en entraîne une autre, et toutes ces constructions ne sont pas forcément solides.  Au détour d'un scénario, on peut être amené à imaginer une chose qui va en entraîner une autre, et ainsi modifier l'idée de départ.  Et puis il reste toujours des zones d'ombre, qui se remplissent au fur et à mesure de l'avancement d'une saga.  Donc c'est un processus de création qui reste quand même flexible. 
Par exemple, dans le cas de Robur, la nécessité que nous nos sommes imposés de découper l'histoire en chapitres pour sa publication dans L'Echo m'a conduit à modifier sa structure, ce qui de fil en aiguille m'a amené à changer certains éléments du scénario, ce qui ensuite a provoqué des chamboulements dans l'univers que j'ai crée dans ma tête et dont le lecteur n'a pas communication.  Inversement, il s'est produit que Gil Formosa fasse une suggestion ou me pose une question et que ma réponse soit dictée par quelque chose que je sais et qui est important pour moi, mais qui n'interviendra pas dans le récit avant peut-être un hypothétique 5ème ou 6ème album.

Quels conseils donnerais-tu à un scénariste débutant qui souhaite se lancer dans le comics ? Existe t-il des trucs, des exercices pour mieux maîtriser le genre ? Et si oui, quels sont-ils ?
Je ne suis pas très fort pour donner des conseils...  A un niveau pragmatique, peut-être... Dans le cas présent, je conseillerais d'aller chercher fortune ailleurs car je ne pense pas que la BD soit dans l'absolu un bon choix de carrière... Mais laissant les sordides questions matérielles de côté, on en revient à des problèmes classiques : structure, personnages, dialogues, etc.  Je ne pense pas qu'il y ait de "trucs" particuliers, autre que j'ai du apprendre à être concis car le nombre de mots qui peut rentrer dans un ballon, surtout si on ne veut pas alourdir la case, est quand même limité. 
Un "truc" marrant que m'a appris Julie Schwartz, c'était d'éviter le mot "flick" en anglais parce qu'au lettrage les lettres "L" et "I" e confondent et ça donne "fuck"!  Je crois que les anglo-saxons entendent les dialogues dans leur tête quand ils les lisent plus que les français.  Il est plus naturel de lire un comics à haute voix que de nombreux albums de BD françaises, qui sont plus littéraires et moins verbaux, ou des fois, tous les personnages s'expriment avec la même voix.  Ce n'est pas vrai d'Hergé, de Greg, de Franquin, d'Arleston, de Van Hamme, évidemment, mais cela se voit quand même pas mal.   C'est moins vrai ici.

Et à un dessinateur ?
Là, je vais faire impasse, car je ne me sens pas du tout qualifié pour donner des conseils à un dessinateur, autre bien sur que d'apprendre à dessiner, mais après, c'est une question d'évolution et de recherches personnelles.  J'ai une attitude très "cool" envers mes dessinateurs -- en général, dans la mesure où l'essentiel de l'histoire n'est pas affecté, je les laisse libres de dériver, et j'essaie de m'adapter.

fantomas_1Peux-tu nous parler un peu de la SF, de l'influence quelle a eu sur toi ? Est-ce que tu fais une différence entre les romans, les films, les comics et la BD, ou est-ce qu'au contraire pour toi tout cela forme un tout qui constitue la SF dans son ensemble ?
Chaque médium a bien sûr ses propres règles narratives, mais sur le fond, je ne fais pas de distinction profonde. J’ai découvert la SF dans ses différentes incarnations, BDs, livres, films, télé, radio (eh oui !), dessin animé (Joe au Pays des Abeilles de Jean Image -- autre chose qui ma beaucoup marqué étant petit), voire fumettis, donc pour moi il y a une congruence qui fait que chaque médium est un peu comme une branche émanant du même tronc.
Tenez, le Joe miniaturisé de Jean Image explorant les Merveilleux Royaumes des Mouches sur leur petits nuages, avec leurs cultures différentes, c’est presque du Jack Vance...  Je crois qu’on peut passer de Rocambole (livres Marabout) à Fantômas (films avec Jean Marais) à Satanik (fumetti italien) à Batman (comics US) sans trop de difficultés.  Ou de Jules Verne au sous-marin de Legrand-Ixe dans Nic et Mino.  Vous voyez ce que je veux dire ?  Les frontières sont plus techniques que conceptuelles.  Je n’ai jamais compris pourquoi certains fans de SF dans un médium puisse en mépriser un autre, surtout quand on a été soi-même victime du mépris de la culture générale.  Quand j’étais petit, on confisquait encore Spirou ou Tintin dans mon école, et si on m’avait attrapé avec Satanik, cela aurait été le renvoi garanti.  Je ne veux pas me poser en « résistant »,  mais enfin quand on a du se cacher pour lire de la SF, c’est un peu bizarre de voir certains faire la fine mouche.  Il me semble qu’on devrait tous faire preuve d’œcuménisme du genre !

Les années 70, c'est l'époque où en Angleterre Moorcock lance la revue New Worlds, c'est aussi l'époque des Ballard, des Spinrad. La SF en est profondément modifiée, une école européenne semble émerger, des oeuvres plus ambitieuses, plus "littéraires" sont proposées. En étais-tu conscient à l'époque, et est-ce que cela t'a influencé ?
La bataille de la « new wave » (nouvelle vague) a en effet déchiré nos revues et fanzines après 68.  C’était l’époque de « la SF sera politique ou ne sera pas ».  D’un coté il y avait un brave lecteur de Galaxie, M. Statot (le nom m’est resté) qui proposait de passer Harlan Ellison au pistolaser.  "Il faut abattre la bête Ellison," disait-il.  Je n'intente rien!  De l’autre, Andrevon et surtout Bernard Blanc s’érigeaient en tribuns populaires et jugeaient toute SF à travers le prisme de l’idéologie de gauche post-68arde, pro-Larzac, anti-nucléaire, etc.  Ils n’avaient pas toujours torts, mais mon dieu ce qu’ils pouvaient être ennuyeux !   On passait les malheureux Edmond Hamilton et Poul Anderson à la moulinette critique, et en échange, on nous proposait Ciel Lourd Beton Froid!  Ce n’est pas la meilleure époque de la SF française...
La collection argentée de Gérard Klein chez Laffont, Ailleurs & Demain, fit à mon avis bien plus pour remonter l’image de la SF que tous les efforts conjugués de nos auteurs politiquement engagés, dont il ne reste d’ailleurs pas grand chose aujourd’hui.
De là à dire que ça m'a influencé, je ne crois pas.  Mes auteurs favoris restent des deux côtés de la ligne de démarcation de l'époque: Vance, Farmer, Asimov, Clarke, mais aussi Zelazny, Moorcock, Ellison, Silverberg de l'autre.  Si influence il y a eu, elle aura été plutôt à l'opposé du but recherché: j'ai appris à détester la littérature dogmatique, où l'opinion de départ, ce que l'auteur cherche à prouver, est plus important que les faits qui contredisent cette opinion.

Comment est né Hollywood Comics ? Quel est le rôle de cette structure, qui représentez-vous aujourd’hui ? Vers quels médias vous orientez-vous ? Cherchez-vous de nouveaux talents, où ne travailler vous qu’avec des auteurs déjà confirmés ?
Hollywood Comics est le nom de notre agence littéraire -- en bref, on sert de conseils et négociateurs aux gens (dessinateurs, scénaristes, et autres) évoluant dans le milieu de la BD, du dessin animé, du cinéma, de la télé, etc.  On travaille dans tous les médias -- tout en continuant notre activité de scénaristes -- et je crois qu’on fait du bon travail pour les autres.  Par contre on est par la nature de notre activité plus réactifs que proactifs.  On travaille avec de jeunes auteurs tout autant que des auteurs confirmés ; c’est juste que les jeunes auteurs ont moins d’opportunités.

Que représente la BD pour toi ? Que penses-tu du manga qui connaît un tel essor aujourd’hui ? Crois-tu que les comics américains ont encore des choses à dire, et quels sont les grands acteurs du genre à ton avis ?
La BD reste le médium idéal pour raconter des histoires qui ne pourraient pas être racontées dans n’importe quel autre médium.  C’est comme être réalisateur de films à gros budgets sans avoir à se soucier des studios et des budgets, et de pouvoir faire ça tous les mois, comme un feuilleton TV, et donc pouvoir cultiver des sagas et des trames complexes, s’étalant sur de longues périodes de temps.  Je n’ai pas d’opinion particulière sur le manga -- je connais les classiques, Otomo, Shirow, LONE WOLF, MAI, 2001 NIGHTS, CRYING FREEMAN, etc mais je ne suis pas tout ce qui se fait, bien sur. 
Quant aux comics, ils souffrent essentiellement d’un problème de distribution, de paramètres économiques qui les asphyxient -- c’est vrai en France aussi.  On perd des auteurs potentiellement géniaux simplement parce qu’ils n’y trouvent plus le moyen de gagner leur vie, sauf s’ils travaillent pour Marvel ou DC où ils font un truc de temps à autre.

surv02Peux-tu nous parler de Rivière Blanche, et ce sur quoi vous travaillez, Randy et toi en ce moment ?
Comme je l’évoquais plus haut, après avoir lancé Black Coat Press mi-2003, nous avons pris la décision un an plus tard de faire la même chose en français avec Rivière Blanche. Rivière Blanche publie des manuscrits dans l'optique résolument nostalgique des années 1970. Les maquettes de couverture de nos collections ont été d'ailleurs volontairement conçues en tant qu'hommages aux anciennes collections "blanche" et "bleue" d'Anticipation et "noire" d'Angoisse du Fleuve Noir, indiquant par là même nos choix éditoriaux. Tout cela fonctionne grâce à Philippe Ward, qui assume la direction de la collection et choisit les livres à publier, etc. 

Tu as publié un livre référence sur la SF française. Pourquoi aux USA et en anglais ?
J’avais déjà une excellente relation avec cet éditeur de livres universitaires qui avait publié deux autres ouvrages de Randy et moi auparavant.  De toute façon, un tel ouvrage n’est économiquement publiable qu’aux USA où par le jeu de la démographie on peut espérer vendre au moins 500 exemplaires.  En France on en vendrait 100, à tout casser.  Et puis la motivation principale était de montrer aux anglo-saxons, enfin aux experts du genre, tout ce qui a été fait en français dans le genre.  Parce qu’en fait à part Jules Verne et une ou deux exceptions, ils ignorent tout de la culture française.  De ce point de vue là, opération réussie. Les réactions, à l’exception de quelques critiques ponctuelles méthodologiques et d’ailleurs pas fausses, ont été dithyrambiques.

Comment est né ce projet ?
C’est mon côté missionnaire.  Et puis comme toujours, on finit par écrire ce qu’on a envie de lire (ou consulter) et qui n’existe pas.

Une édition française est-elle prévue ?
Ah ah ! On peut rêver !  Un bouquin de 800 pages comme ça n’est pas jouable en France, à moins de trouver un mécène.





Propos recueillis par Philippe Castelneau
Interview initialement publiée dans la revue SWOF en 2001 / Revue et mise à jour en 2009
Encore une fois, un grand merci à Jean-Marc pour sa patience, sa gentillesse et sa disponibilité.

Le site officiel de Jean-Marc est ici,  le site officiel de Rivière Blanche est

Posté par castelneau à 08:58 - bande dessinée - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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