Le bleu du ciel en hiver

Le blog d'un libraire

26 avril 2009

Interview avec Jean-Marc Lofficier - Deuxième partie

La première partie

Deuxième partie :

lu63tAu tout début des 70's, tu commences à écrire dans des fanzines…
J’ai fait la connaissance de la traductrice des Perry Rhodan, Jacqueline Osterrath, en 1970.  Elle publiait un fanzine, Lunatique.  C’est dans Lunatique que j’ai publié mes premières nouvelles et critiques.  J’en suis très fier car il y avait des gens très bien au sommaire : Jean-Pierre Andrevon, Caza, dont j’ai fait la critique, bonne, du premier album, Kris Kool, paru chez Losfeld.
Jacqueline a arrêté Lunatique en 74, je crois, sinon j’aurais continué...  A la même époque ou juste un peu après, en 72, 73 et 74, j’ai fait des BDs, des petits mickeys, si, si, pour le magazine de mon lycée (La Claque) et ensuite celui de mon copain Michel Janvier de l’IUT d’Orléans (L’Abces).  Michel est devenu un dessinateur pro, et c’est dans l’Abces que Vuillemin a fait ses premières armes.

Tu écris alors pas mal de nouvelles de SF…
Hélas, après Lunatique, j’ai encore publié quelques nouvelles, écrites directement en anglais, ici et là dans des fanzines, mais c’est tout.  Les seules nouvelles que j’ai écrites depuis sont celles qui figuraient dans les comic-books du Garage Hermétique chez Marvel, et en accompagnement dans les portfolios d’Arzach, et qui ont été reprises dans le bouquin Arzach édité par Simon & Schuster aux USA il y a quelques années.
Quand Randy et moi avons lancé notre micro-édition Black Coat Press en 2003, nous nous sommes soudain mis à écrire plus de textes en proses : des nouvelles pour accompagner nos traductions d’Arsène Lupin ou du Fantôme de l’Opéra, ou pour notre anthologie Tales of the Shadowmen consacrée aux héros de la littérature populaire. On a même écrit deux romans, l’un en anglais, EDGAR ALLAN POE ON MARS, et l’autre en français pour la collection Club Van Helsing : CREPUSCULE VAUDOU.
Toutes nos nouvelles viennent d’être rassemblées en français dans un recueil intitulé PACFICA qui vient de sortir chez Rivière Blanche.

Et quel est alors ton rapport au cinéma ?
hoh17_000Comme je le disais, j’ai toujours accroché au cinéma fantastique -- Dr Who, les films de la Hammer, les Mysterons, le Dr. Phibes... et bien sur des films comme 2001, mais aussi au début des années 70, des films plus sérieux comme Silent Running, Phase IV, Soylent Green... Il y avait le Styx et le Brady à Paris -- j’ai vu la Nuit des Morts-Vivants dont j’avais fait une critique (excellente) au premier et les Hammers au second... Ou à Toulon dans des cinémas de quartier...
En allant en Angleterre vers 73-74, j’ai fait la connaissance de Dez Skinn, qui venait de créer House of Hammer, dans lequel il publiait des BDs de John Bolton, Brian Bolland, etc.  J’ai fait des articles sur le cinéma fantastique pour HoH, et à la même époque je me suis mis aussi à collaborer à l’Ecran Fantastique en France, la revue d’Alain Schlockoff.  Comme j’allais à Londres une fois par mois environ, c’était assez facile.  Je crois qu’HoH s’est arrêté en 76, Dez a ensuite crée Starburst (auquel j’ai aussi collaboré) avant de partir créer Warrior.  Et je suis resté à l’Ecran Fantastique pour une bonne dizaine d’années, devenant leur correspondant à Hollywood, quand je suis venu vivre ici.
Je suis venu aux USA, en touriste, en 1978, j’ai fait la connaissance de Randy, et j’ai réussi à revenir, cette fois en stagiaire du Crédit Lyonnais, fin 78. Randy et moi avons servi de correspondants à l’EF de 79 à 85 environ, de fait jusqu’à notre association avec Starwatcher, qui a commencé fin 1985.  Donc mon association avec l'Ecran Fantastique a duré une bonne dizaine d'années.

Tu as commencé par écrire des critiques cinés, réaliser des interviews de réalisateurs, etc. Peux-tu me parler un peu de cette période, ce que tu en garde et ce que ce travail journalistique a pu t’apporter dans ton approche du métier de scénariste ?
Je suis très heureux d’avoir pu collaborer à L’Ecran Fantastique, qui m’a beaucoup apporté.  Je crois avoir été l’un des premiers journalistes en France à couvrir en détail la télévision fantastique avec des dossiers sur Le Prisonnier, Star Trek, Doctor Who, les séries de Rod Serling (La 4ème Dimension, etc.).  Les contacts pris pour Doctor Who, par exemple, m’ont par la suite permis de réaliser plusieurs livres sur le sujet, et à un niveau personnel, bâtir des amitiés solides, avec Terrance Dicks par exemple, qui fut l'un de ses story editors. 
Les dossiers que Randy et moi réalisèrent sur le « making of » (comme on dit ici) de films tels Blade Runner, ou SOS Fantômes, nous permirent d’avoir accès à tout un monde de techniciens du cinéma, ce qui n’est pas donné à tout le monde.  Notre collaboration à l’Ecran nous permit de collaborer à des revues similaires anglo-saxonnes, telles Starburst en Angleterre ou Starlog aux USA.  Le rédacteur en chef de cette dernière, Dave McDonnell, est toujours un ami, et je continue d'écrire des critiques de romans de SF pour son magazine. 
Je ne sais pas si l’écriture journalistique a eu un impact quelconque sur notre travail de scénaristes à Randy et moi -- ce n’est pas évident à priori -- mais par contre, il est certain que les contacts pris dans le cadre de notre activité de journalistes ont beaucoup facilité notre passage au statut de professionnels.

Quand et comment as-tu fait tes débuts dans les comics ?
J’ai fait la connaissance de Roy Thomas et de Gerry Conway qui vivaient alors à Los Angeles, et qui travaillaient eux-mêmes dans le cinéma, et étaient bien sur des piliers de Marvel et/ou DC.  J'avais lu les comics qu'ils avaient scénarisés quand j'étais plus jeune; il était inévitable que nous devenions amis.  Roy et Gerry étaient alors associés -- ils écrivirent ensemble le 2ème film Conan et le dessin animé de Bakshi, Fire & Ice, sur lequel nous les interviewâmes pour Starlog et l'Ecran.  Nous fûmes même invités au mariage de Roy avec son épouse, Dann.
comicscoversupeasterixSi mes souvenirs sont bons, ils venaient de se mette à la rédaction du scénario du deuxième Conan quand ils nous ont demandé un coup de main...  Nous nous sommes vus confiés (Randy et moi) la rédaction de « fill-ins » -- des boulots de remplacements de dernière minute.  Je crois que notre premier « job » fut un Firestorm pour Gerry Conway, suivis de 5 ou 6 numéros d’Arak avec Roy Thomas, et suite à un voyage à New York, un Action Comics (Superman) pour le grand Julie Schwartz.  C’est surtout grâce à eux, spécialement à Roy, que nous avons appris les ficelles, disons techniques, du métier.
Je suis vraiment incroyablement content d'avoir eu l'occasion de travailler pour Julie qui fut l'un des grands du comics -- à l'origine du second Flash, etc. -- avant qu'il ne parte plus ou moins à la retraite.  Nous écrivîmes pour lui une histoire de Superman qui est un hommage à Astérix, qui fut dessinée par Keith Giffen, et qui fut publiée quelques mois à peine avant le "revamping" du personnage et le départ de Julie.
Je devrais aussi mentionner Marv Wolfman et Len Wein qui vinrent habiter à Los Angeles vers 1986, je crois, pas très loin de chez nous d'ailleurs, et avec qui nous eûmes l'occasion de collaborer: toute une série de Blue Beetle avec Len, et quelques Teen Titans avec Marv, ce qui était très flatteur, car c'était ses personnages fétiches, et il ne les confiait pas à n'importe qui!
C'est d'ailleurs l'un de ces Teen Titans (un Spotlight sur la Brotherhood of Evil) pour lequel nous écrivîmes un hommage à Tintin, dessiné par le grand Joe Orlando -- j'ai encore une copie du courrier que nous échangeâmes -- qui fut l'objet d'une plainte hargneuse et totalement injuste de la part de la Fondation Hergé qui écrivit à DC pour se plaindre, et les rançonna de $1500, ce qui me valut ensuite quelques problèmes avec DC.

Comment as-tu été perçu, toi le frenchie, dans le monde des comics ?
Sans aucune discrimination quelconque.  J’ironise parfois que nos amis américains pensent que je suis un anglo-saxon avec un accent bizarre (mais pas plus bizarre que celui d’un écossais ou d’un australien) et qu’ils n’intègrent pas vraiment que l’anglais n’est au fond pas ma langue maternelle.  D’une certaine façon, c’est également flatteur...

De 89 à 94, tu es à la tête de la série anthologique Cheval Noir chez Dark Horse…
« A la tête » , pas vraiment.  Disons que j’assistais Mike Richardson, président de Dark Horse dont c’était le « bébé », qui choisissait les séries (parfois d’après mes recommandations), et que Randy et moi étions responsables des traductions et des pages de texte expliquant qui étaient les auteurs, etc.  Il n’y a jamais eu aucun problème que je sache au niveau des droits avec les éditeurs français. 
Au début les couves étaient par des auteurs US célèbres, l’idée étant que ça aiderait les ventes.  J’ai toujours été un peu sceptique sur le principe, vu qu’en fait l’éditeur vend aux libraires, pas aux lecteurs.  Par la suite, ça s’est diversifié un peu : il y a eu des couves de Moebius, Tardi, Andréas, etc.
La revue marchait pas mal jusqu'a jour où la fameuse vague de spéculation a envahi le monde du comics et les libraires se sont mis à arbitrairement couper les commandes de titres qui n'étaient pas "hot" pour satisfaire les autres.  Cheval Noir a trinqué, et ça a été le début de la fin.  C'est dommage parce que ça nous a quand même permis de sortir Andreas, Tardi, Schuiten et Peeters, Cailleteau et Vatine, Makyo et Rossi, Druillet, et d'autres, aux US.
On a d'ailleurs reçu un prix, le Inkpot, l'un des plus anciens prix dans le domaine, décerné à la Convention de San Diego, en 1991 je crois, pour tout ce que nous avons fait, et je l'espère la qualité de notre travail, pour faire connaître la BD française aux Etats-Unis.  Les Américains, en tout cas les Pros, ont apprécié.  Ca nous a beaucoup touchés.

A suivre...

Posté par castelneau à 11:43 - bande dessinée - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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