23 août 2007
Alina Reyes – Forêt profonde (éditions du Rocher)
Du fait du succès considérable et du côté
sulfureux de son premier livre, Le boucher, Alina Reyes est – à
tort – considérée comme un auteur de livres
érotiques. Elle est avant tout un écrivain, au vrai
sens du terme, qui n'hésite pas à se coltiner à
la vie pour écrire ses livres.
L'érotisme est certes souvent présent dans ses
livres, souvent cru, mais cela, c'est la vie, la vraie, quand bien
même elle dérange ou choque le bourgeois.
Forêt profonde est je crois le livre le plus ambitieux d'Alina Reyes, un livre épais et dense. L'héroïne porte le même nom que l'auteur, mais l'on comprend qu'il ne s'agit pas à proprement parler d'une autobiographie. C'est à la fois l'histoire d'une passion amoureuse, un long cheminement onirique, un retour sur une carrière, une vie, une réflexion aussi sur les blogs et internet, dont Alina fut pendant quelques mois une participante active (on comprend ici pourquoi, et pourquoi elle a fermé son blog).
Voici ce que l'éditeur dit de ce livre : Une
crèche en montagne, une capitale d'Europe ruinée et
gelée, un pays perdu au bord de l'océan, le dédale
d'Internet, Lourdes, un bordel en temps de guerre, Notre-Dame de
Paris, et toujours, la forêt... La narratrice traverse, dans
une langue haletante, tous ces tableaux. Elle va et vient dans ces
déserts. Elle déambule entre ses hommes : frères,
fils, compagnons de vie et amants fantastiques.
Partition baroque aux mouvements poétiques, érotiques,
politiques, prophétiques, récit infidèle d'une
expérience qui « trouver » l'espace et
le temps, en quête de résurrection.
Voici quelques extraits du livres :
Moi l'écrivain je n'avais pas opposer un autre
ordre à cet ordre inique, je n'avais jamais réussi à
établir une autre parole, suffisamment puissante pour
infléchir le cours du monde. Pour la raison que, comme presque
tous mes confrères de ces quelques décennies d'avant et
d'après l'an 2000, je n'en avais jamais seulement eu
l'ambition. Un club de lopettes, une sale engeance de lâches et
de dégénérés, une vaste entreprise de
menteurs et de désespérateurs, voilà ce qu'avait
été, à de rares exceptions près, l'élite
intellectuelle de ces temps. J'avais eu beau fuir ce milieu, j'avais
tout de même été des leurs. Et quand j'avais
enfin compris que telle avait été ma plus grande faute,
avoir renoncé à la possibilité de changer la vie
avec mes livres, il était trop tard, nous étions entrés
dans le temps des Ruines, où le mot livre, s'il
conservait encore dans quelques mémoires l'aura d'un fabuleux
trésor disparu, ne correspondait plus à aucune autre
réalité que de la poussière de papier.
Les livres qui vous marquent deviennent un jour une réalité pour vous. Ils sont là pour nous prévenir et nous guider le moment venu.
C'est difficile d'être heureux dans la croûte
de douleur du monde, mais c'est encore plus important. Conserver dans
le noir la lumière qui a été perdue, pour quand
il sera temps de la retrouver.
Seuls les animaux et les plantes domestiques ou de
culture sont aussi bêtes que l'homme ordinaire, c'est-à-dire
domestique et de culture. Tout ce qui est sauvage voit l'invisible,
vit dans l'invisible.
Décombres d'escaliers, là-haut dans un mur effondré une femme à sa fenêtre pleure sans larmes l'obscure perte de l'étreinte.
En vérité, la sexualité d'une femme, d'un homme, va aussi loin que leur capacité à percevoir, à l'extrême pointe de leur intuition, la puissance aiguë du verbe qui habite toute chair, toute chose, qui peut se réduire à un seul mot, qui peut se réduire au silence. Toute guerre est celle, violente, que l'homme mène à son occupant, le verbe dans sa chair, et qui ne peut se résoudre que dans la fusion de l'amour.
Toujours, au plus fort de l'amour, c'était le
monde qu'elle avait épousé, à travers tel ou tel
homme. Un tel amour est par essence difficile, puisqu'il exige le plus
grand dénuement, le plus grand dénudement. Mais c'est
aussi pourquoi il est si facile, si facile. Demandant l'abandon, et
c'est tout. Abandon de toutes les revendications, de tous les
orgueils, de toutes les jalousies ; une fois que vous accédez
au total abandon, rien n'est plus facile qu'un tel amour. C'est un
état de grâce, rarement stable, mais le temps qu'il
dure, ne serait-ce que quelques minutes, vous touchez le divin. Et le
sexe a cette vertu inouïe de pouvoir vous y conduire. C'est là
qu'au mieux, l'abandon du corps est aussi celui de l'âme. Saint
Jean de la Croix était sûrement un merveilleux amant.
Quel plus haut, quel plus grand, quel plus complet délice que
de savoir s'abandonner ? Atteindre le sentiment de la perfection
absolue, la réalisation totale dans l'anéantissement de
soi. Par toutes ses bouches elle était bouche, oui. L'amour
qu'elle faisait ou se faisait faire avec la bouche, cet amour-là,
auquel elle s'adonnait dans la ferveur, ouvrait pleinement la bouche
à la chair et la fermait à la parole. Qu'elle ait un
sexe dans la bouche ou qu'elle ne soit plus elle-même qu'un
sexe livré à une langue vivante, et c'est comme si elle
plongeait en apnée dans l'océan du néant. L'on
pourrait écrire sur la porte de sa chambre, comme un message
de l'au-delà : "Sache, passant, qu'ici JE n'existe
pas."
Alina Reyes – Forêt profonde (éditions du Rocher) - 19,50 €
12 août 2007
Brigitte Giraud – L'amour est très surestimé (éditions Stock)
Il s'agit ici de petites tranches de vie, sur la rupture, le deuil, la fin de l'amour. Tout cela est plutôt bien écrit et se lit vite et avec plaisir. Bien évidemment, certains textes, ceux où c'est une femme qui parle de la fin de son amour ont trouvé en moi une résonance particulière, tant il me renvoyait à mon histoire, à ce que ma femme tentait de me dire et que je ne voulais pas entendre...
Quelques extraits :
« C'est la fin de l'histoire et vous ne le savez pas. Il est là, debout devant la fenêtre, et vous lui en voulez de masquer la lumière. Ce n'est pas lui que vous voyez mais le jour qu'il empêche d'entrer. Ca commence comme ça. Il est là et sa présence vous gêne. Vous ne l'attendez plus. Vous rentrez le soir et vous allumez la radio. Un baiser distrait après avoir quitté vos chaussures. Le silence tout de suite après. Vous ne savez pas comment c'est arrivé. Depuis combien de temps. Vous pensiez que ce ne serait pas possible. Vous connaissiez les pièges, le quotidien, les courses (...).
Vous n'avez rien vu venir et vous ne l'aimez plus. Vous demandez à vérifier. Il s'agit d'être sûr. Mais vous doutez. En fait, vous l'aimez et ne l'aimez pas à la fois (...).
Lui, sans doute vous l'aimez, mais c'est la même scène répétée chaque jour qui vous indispose (...). Ce qui est sûr, c'est que vous éprouver de la tendresse pour lui. C'est ce que l'on dit, paraît-il, quand on n'aime plus. Plus on éprouve de tendresse et moins on aime, alors ? Mais qui peut dire la différence entre les deux ? La tendresse, c'est quand on n'a pas de désir. On se caresse la joue avant de s'endormir. C'est Pimprenelle et Nicolas (...)
Vous pensez que tout est sa faute. Depuis quand est-ce sa faute ? Ca a commencé quand ? (...) Mais plus vous chercher, moins vous comprenez ce qui s'est passé. Vous vous repassez le film, depuis le premier jour (...) Vous ne possédiez rien que l'avenir devant vous. Vous étiez immortels. Vous aviez tout le temps.
Et ce temps aujourd'hui, qu'en faites-vous ? Vous l'anéantissez. Vous évaluez, vous comparez, interprétez. Vous faites de votre temps une échelle de valeurs. L'homme de votre vie est devenu un terrain d'expérimentation. Vous le mettez à l'épreuve, vous le forcez à rentre dans des cases, celles qui vous conviennent (...) Vous ne l'aimez plus. Vous l'avez vidé de sa substance, vous l'avez usé. Il est devant vous, démuni et fatigué. Et ainsi, il ne vous plaît plus. Une coquille vide que vous avez aspirée. Peut-on aimer une coquille ? Peut-on aimer un homme qui ne se rebelle pas ?
Et dans un autre texte :
« Tu es au milieu du couloir et je n'ai pas envie de te croiser, de te frôler, tu serais capable d'écarter mon peignoir, alors qu'il y a quelques heures à peine, nous tentions d'élucider les raisons de notre échec. Je me demande comment résonne en toi nos conversations nocturnes, tant il est impossible d'en discerner les traces, d'en distinguer les séquelles, je me demande si c'est moi qui ne sais pas dire ou toi qui ne sais pas entendre, je ne suis pas sûre que nous parlions la même langue. Je prononce pourtant chacun des mots essentiels à faire une phrase, simple, claire, directe mais sans violence pour que tu saches à quel point cette vie ne me convient plus. Je ne t'accuse pas, je te demande simplement ce que tu ressens, puis c'est toi qui parles, tu donnes ton point de vue, le ton monte un peu, nous prenons garde parce que les enfants ne dorment pas loin. Puis j'enchaîne, je tente d'avancer d'un cran, je voudrais arriver à la question centrale mais ne peux m'y risquer trop vite, je te laisse la parole, tu répètes ce que tu as déjà dit, et moi aussi sans doute, je me répète, nous nous enfermons dans notre logique, notre conversation se change en deux monologues qui tournent à vide. Et j'approche du coeur, c'est-à-dire de l'amour, la seule considération qui 'intéresse, je voudrais savoir si tu m'aimes toujours. Et il se passe chaque fois la même chose, tu deviens soudain silencieux, plus je parle et plus tu t'endors. Mes paroles sont d'un coup le plus puissant des somnifères. Je dis que je vais te quitter et tu ferme les yeux. »
Extraits de « La fin de l'histoire » et de « Le jour et la nuit », in L'amour est très surestimé de Brigitte Giraud, éditions Stock – 11 €.
